Horatiu Malaele, grand acteur de cinéma et de theatre roumain, signe la réalisation de son premier film. Adapté d’une histoire vraie, Au diable Staline, vive les mariés ! (initialement intitulé Les noces silencieuses, le changement est-il lié, afin d’éviter la confusion, à la sortie peu de temps avant des Noces rebelles ? ! ) raconte l’histoire d’un petit village roumain, majoritairement récalcitrant à la politique communiste, qui décide de célébrer un mariage malgré l’annonce du deuil national prononcé à la mort de Staline et les menaces des soldats russes. Cette tragédie burlesque, facilement rattaché aux films de Kusturica, recèle pourtant des surprises et peut déconcerter.Au diable Staline est aussi bordélique que le village qu’il dépeint, habités de personnages plus excentriques les uns que les autres. Le film est en fait un long flash-back, raconté par le maire actuel de la ville à une équipe de tournage d’émissions spécialisées dans le paranormal. L’introduction et la conclusion, contemporains au tournage, offrent des parodies de ce type de reportages et de l’atmosphère horrifique qu’ils mettent artificiellement en place. Première approche surprenante et destabilisante (regards caméra, suspens mélé à un humour grossier...) d’une scénographie qui ne cessera de mêler les genres et les tons.

Malgré sa mise en scène très différente du réalisme roumain célébré avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, ou La mort de Dante Lazarescu, Au diable Staline est peut-être le plus historique des films roumains réalisés depuis la mort de Ceaucescu (le genre a été l’un des plus florissants sous l’ère communiste dans la perspective de divertissement innocent et de relecture propagandiste et nationaliste de l’Histoire du pays). Contrairement à la génération des réalisateurs post-décembristes, avant tout préocuppés par la dicature du conducator, Horatiu Malaele revient sur les premiers temps du régime, alors que Gheorgiu-Dej était au pouvoir. La reconstitution, avec ses costumes et ses décors, se fait donc bien plus prononcée. Dès les premières minutes, le contexte est rappelé par une blague du maire qui déclare que le dernier grand phénomène paranormal qu’ait connu la Roumanie reste la victoire des communistes au vote mis en place à la fin de la seconde guerre mondiale, alors que le parti était presque inexistant ! La fin des années 40, les années 50 et le début des années 60 sont ainsi marquées par une soumission à l’URSS (Plus tard, Ceaucescu s’éloignera de cette ligne de conduite, son admiration pour la Chine maoiste et son désir d’une grande Roumanie moderne et indépendante l’ayant éloigné d’un projet de simple "pays satellite" de l’Union soviétique). On ne s’étonnera donc pas de ne voir dans ce village qu’un seul membre adhérant au parti, plus par opportunisme et soumission que par conviction, et moqué ouvertement par ses voisins. Manque de gaz, collectivisation forcée des terres, destruction des villages, diffusion d’actualités de propagande... les grands chantiers opérés du régime ne manquent pas d’être énoncés en filigrane d’un scénario en apparence léger.

Horrifique, historique, mais aussi folklorique et tragique, Au diable Staline rappelle Tati, la mise en scène, notamment lors de la séquence du repas presque muet, jouant sur chaque son comme indice de pression sociale (revoir Playtime, mais aussi Les temps modernes de Chaplin) ; le principe de primauté de l’image sur un son ou une musique illustrative et fonctionnelle étant ici inversée. Quant aux éléments scénaristiques, le microcosme crée par une communauté villageoise devenant l’illustration de la grande Histoire, les personnages (musiciens, nains, acrobates...), l’humour décalé, le mariage, la musique... font immanquablement pensé à Kusturica. Quant au visage sans expression de cette mariée qui ne peut exprimée sa joie, il reproduit l’effet comique mis en place par le burlesque de Buster Keaton. Ajouter à cette recette déjà épicée un soupçon de mystique et de fantastique avec la figure de l’x petite-amie qui revient sous forme d’oracle avant d’etre assassinée. C’est finalement une forme de tragique très cru qui mettra fin à ce bain de joie cynique. Un massacre anarchique, rendu encore plus abrupt par un montage accéléré et un cadrage violenté. On pense alors aux finals chaotiques et sanglants de California Dreamin’ mais aussi de Niki et Flo, Marilena de la P7, Le chêne etc. Ces films qui portaient aussi la question du statut de la femme, soumis à une figure masculine, père ou mari, mais surtout à un shéma patriarcal ancéstral.
Au diable Staline est inspiré, à tel point qu’il devient incohérent. Sa surenchère générale (diversités des genres, des tons, des idées et des formes (noir et blanc, montage photo, effets de rythme (ralentis, accélérés, montage photo, séquence en 16 images par seconde...))) épuise moins le sujet que le film et le spectateur. Il reste cependant original et conserve un intéret historique.