Le film n’en est qu’à un tiers de sa durée, la salle s’est à moitié vidée et je souris à cette simple idée. Et c’est à ce moment la où les cerveaux restants sont à leur maximum de réflexion que Lynch les achève sans pitié par l’intermédiaire de son actrice fétiche Laura Dern qui semble nous résumer le film en murmurant « C’est une histoire qui est arrivée hier... mais je sais que c’est demain ». Bienvenue dans le film définitionnel, presque encyclopédique du cinéma « lynchien », le film qui, selon la volonté du réalisateur ne doit s’écrire qu’en majuscule, comme pour signaler cette facette presque ultime de l’œuvre, bienvenue dans INLAND EMPIRE.Depuis que le cinéma a poussé son premier cri, ou plus exactement fait son premier mouvement, il demeure des films dit « complexes » dont la définition dans un style, genre, ou thème s’avère irrémédiablement floue. Pour ne pas toujours avoir à pousser la réflexion trop loin ce cinéma fut sobrement nommé « expérimental ». De là à classer le dernier film de David Lynch dans ce style il y a un pas difficile à franchir. Il est évident que INLAND EMPIRE dépasse cette notion déjà approximative, certes le film est en marge, Lynch est en marge, mais il n’est pas une expérience ou un exercice de style. Il est un esprit à part enfin libéré, un esprit qui se débattait déjà il y a 30 ans dans un Eraserhead oppressant. Mais voilà, quand le réalisateur nous crache un film les foules se déchainent, INLAND EMPIRE est l’apogée des débats inter-fan, qui y observent milles métaphores distinctes, moult interprétations concrètes ou théoriques. Il est vrai que l’œuvre d’un génie se doit de parler d’elle-même, mais dans l’histoire de l’art il y demeure plusieurs exemples d’artistes se devant d’intervenir pour clarifier les esprits, ce que Lynch ne fait paradoxalement et fort heureusement pas. Mais observons-le, tout le long de ses interviews mystiques, sourire à la moindre interprétation dont on lui fait part. Et jamais le maître n’en a fait une, et plus étrange encore jamais il n’a sous-entendu qu’il y en avait une. Par une logique universelle le monde s’est alors dit qu’il ne voulait pas lever le voile sur les secrets scénaristiques de ses films et que c’est à nous d’interpréter, quitte à réinventer l’œuvre. Et si Lynch n’était qu’un conteur ? Et si sa particularité ne demeurait qu’en sa manière de raconter une histoire, de la filmer et de la monter ? Et si Lynch n’avait jamais voulu métaphoriser ses personnages, ses situations ? Et si nous nous étions tous perdus par sa simple mais talentueuse qualité de réalisateur ? Et si un film de Lynch n’était qu’un puzzle scénaristique voilé par une esthétique singulière ?

Car oui, et rares sont ceux qui l’affirment, INLAND EMPIRE est avant tout une histoire. Une histoire qui a pour centre une femme interprétée par la fidèle Laura Dern (Blue Velvet, Sailor et Lula). Habitude lynchienne, c’est dans la simplicité que réside le flou car on ne sait justement pas si il y a une ou plusieurs femmes sous les traits de l’actrice. Après quelques scènes troublantes et individuelles, nous voilà face à cette femme, Nikki, actrice talentueuse à en croire ses compères, qui s’engage dans un film soi-disant maudit où elle interprète une dénommée Susan. Le cinéma dans le cinéma, thème récurrant chez Lynch, qui prouve que celui-ci préfère parler de ce qu’il connait. Ainsi la situation de Nikki est étrangement identique à celle de son personnage : femme au mari dangereusement protecteur, mais se laissant tout de même séduire par le charme d’un autre. Et la ressemblance, à force de se montrer, englobe définitivement Nikki qui ne sait plus si elle est Susan ou elle-même et qui se retrouve dans une autre vie... ou sous l’œil de la caméra. Une ambiguïté qui s’étend au point de se demander sans cesse si les scènes que l’on voit sont celles du film tourné par les personnages ou celle de leur « vie ». Il est probable que la réponse ne soit pas toujours explicite, voilà un fait à garder à l’esprit tout le long du tableau mouvant qu’est INLAND EMPIRE. Le mot « tableau » peut perturber mais c’est bien avec un nouvel œil qu’il fait épier l’œuvre, si le cinéma est un art, INLAND EMPIRE en est la preuve.
« Art : Expression, par les œuvres humaines, d’un idéal esthétique » selon Le Petit Robert. Il n’est donc nulle part question de sens, d’histoire ou de message. L’art peut en être un moyen mais cela ne le définit aucunement. Les peintures abstraites n’ont rien de cela, et ce sont des œuvres artistiques, ne prenant en compte que l’esthétique, qui elle est essentiel. Le cinéma ou l’écriture ont cela de plus qu’ils s’étendent dans le temps et c’est pour cela que l’esthétique ne suffit pas. A cette pensée il est aisé d’en déduire une division de INLAND EMPIRE. On y suit l’histoire de cette femme, complexe et troublante mais le scénario est bien présent. Ce qui perturbe définitivement c’est bel et bien les hommes lapins dans la télé, les scènes en Pologne, les prostituées inconnues aux dialogues opaques ou les plans indescriptibles doublés par des sons oppressants. Voilà l’art du film, la partie purement esthétique. Tout le monde a compris qu’il n’y a de rapport direct entre ces scènes mystiques et l’histoire à suivre, mais alors pourquoi y chercher un rapport indirect ou des métaphores ? Cependant, affirmer qu’il n’y a pas de liens ne signifie pas qu’il n’y a pas de sens, Lynch joint ces scènes car elles sont des représentations ambiantes du scénario. Pas de message donc, pas de métaphore, seulement une ambiance à respecter et à œuvrer. Et si Lynch a un talent ultime c’est sans aucun doute en ce qui concerne l’ambiance qu’il réussit à nous imposer.

Depuis la sortie de l’œuvre en 2007 beaucoup se plaisent à décrire INLAND EMPIRE comme une alternation de plusieurs courts-métrages. Si chaque scène peut en effet être considérée individuellement, il est à la limite de l’insulte envers monsieur Lynch que d’affirmer cela. Dans une interview donnée à Allociné à l’occasion de la sortie du film[ Lien ] Lynch se dit même déçu des critiques criant, certes sans méchanceté, qu’il n’y a rien à comprendre à INLAND EMPIRE. Il y a à percevoir, à ressentir, à frissonner. La recherche esthétique qui prend le dessus dans la plupart du film n’est pas vierge de compréhension. Les peintures de Kandinsky ne sont-elles pas la preuve ultime que l’esthétique a un sens et que les mots ne peuvent décrire fidèlement ce qu’est l’esthétisme ? Pour preuve, une des scènes finalisant le film : Laura Dern se perd dans un couloir verdâtre et y trouve son mari (en tant que Susan) sur qui elle tire plusieurs coups de revolver. Simple et classique sur le papier donc, et Lynch transcende et jongle avec les règles comme à son habitude. Jusqu’au premier coup de feu, la scène se déroule plus ou moins normalement tout en sachant où nous sommes, mais à ce moment précis, un silence intervient, les plans en champs / contre-champs oscillent entre Laura Dern et l’homme. A noter que Lynch ne cache pas la présence de projecteur et éblouït totalement la partie supérieure du corps masculin. D’autres tirs retentissent de la main de l’actrice, comme par peur de cet homme, une peur qu’on ne comprend pas mais qu’on partage. Et d’un trait, sur un plan facial de l’homme, identique aux précédents, une photo d’un visage au sourire à la limite du vomitif se colle à celui de l’homme en même temps qu’un son tonitruant dont seul Lynch a le secret. Un contre-champ plus tard c’est une bouche, toujours photographiée, à la substance rouge dégoulinante, qui nous apparait sur le visage de ce personnage à l’agonie. L’horreur pure est donc ajoutée à cette scène pourtant non-singulière. Est-ce donc raisonnable d’y fonder une interprétation ? Double visage symbolisant la double face du film ? Non Lynch n’est pas un symboliste, mais un artiste touché par l’image pure. Cet instant est une parfaite démonstration du mélange éternellement lynchien entre scénario et esthétique à finalité ambiante.
La réaction qu’a engendré INLAND EMPIRE auprès des fervents défenseurs de David Lynch demeure un phénomène intéressant. En effet nombreux sont ceux qui ont réfuté cette œuvre en se disant pourtant grands admirateurs du maître. Il y a là un paradoxe quand on considère le film comme apogée définitionnelle de l’œuvre du réalisateur. Il est vrai que INLAND EMPIRE est difficile à regarder, le film est long (près de trois heures) et le spectateur est lâché dès la première heure, de plus il est un vrai condensé de Lynch, trop de Lynch tue peut-être Lynch. Il faut du recul pour certains, ou au contraire s’imprégner de l’œuvre pour d’autres de quoi pouvoir supporter les scènes de stress, les enchaînements implicites, les mensonges que la caméra nous fait. Lynch trompe le spectateur, et ce dernier se sent bien souvent profondément trahit. Beaucoup ont affirmé que le film est la preuve ultime que Lynch se moque de son public. Et il y en a d’autres, je ne cache pas en faire partie, qui pensent que oui, Lynch se moque du spectateur, chose quasiment impossible dans l’univers qu’est le cinéma, mais que c’est cela qui le transporte directement au statut d’artiste entier.

S’exprimer sur un film tel que INLAND EMPIRE est forcément à finalité abstraite. Les comparaisons concrètement formelles y sont impossibles, film unique oblige. Transcrire l’histoire dans laquelle nous transporte le film ne peut être fait sans une subjectivité faussant l’œuvre. INLAND EMPIRE ne se regarde pas, il ne s’interprète pas et il ne se vit pas non plus, c’est lui qui vit et nous sommes définitivement bloqués à notre statut de spectateur. C’est là la frustration qu’engendre sa vision, on ne peut comprendre et ainsi on ne peut s’identifier. Lynch crée la frontière entre le cinéma et le spectateur, et les détracteurs de l’œuvre sont peut-être seulement vexés d’être ainsi rejetés pour la première fois. Il y a une rancœur qui émane du film, rancœur que l’on partage ou que l’on admire.
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