Avant-dernier film en date réalisé par Juan Luis Guerin, Dans la ville de Sylvia (2007) est un poème lyrique sur la beauté des femmes et sur leur informelle élégance. Dans un style alangui, romantique voire proustien, Guerin laisse son protagoniste anonyme flâner dans les rues de Stasbourg, entre le parvis de la cathédrale, les allées du tramway et la terrasse du bar du Théâtre National de Strasbourg, à la recherche d’une femme, Sylvia, réduit à l’ordre du souvenir pour ne pas l’avoir vu depuis six ans.En trois nuits, où viennent à passer sur les murs les phares diffus d’une voiture, un bel éphèbe, de la catégorie des angelots rohmériens, dessine et traîne à la recherche d’une femme. Le regard porté par Guerin au travers de son protagoniste sur la beauté féminine donne l’image d’un artiste en quête d’un modèle, un Pygmalion en manque de Galatée. Construit sur la seule idée d’un créateur en proie au souvenir d’une Sylvia perdue, déambulant dans les rues à sa recherche, Dans la ville de Sylvia instille rapidement une sensation curieuse d’abstraction, une allégorie esthétique du rapport amoureux partagé entre l’homme et la femme. En prenant pour icône masculine un bellâtre et une fille svelte et spontanée pour représentation féminine, Guerin cultive un goût pour l’académisme, le cliché pompier des êtres humains.

Strasbourg resplendit, elle apparaît sous les dorures du soleil et même encore quand la journée se couche, les rues apparaissent nettes, lisses de grâce. Dans cet environnement radieux où scintille une poésie romantique, Proust et la promenade futile qui parcourt « Du côté de chez Swann » ne sont pas loin. L’homme qui traverse les allées et suit une femme qu’il croit être Sylvia le rappelle à la quête de l’artiste : la recherche du temps perdu. Par temps perdu, il ne faut pas entendre le temps qui n’est plus, qui s’est échappé mais plutôt le temps qui se galvaude, qui se gaspille, qui se dilapide à loisir par un dilettante. L’homme, en cherchant en vain la femme qu’il aimait s’ancre dans un temps inutile, improductif, où rien n’est émis sinon le seul plaisir de l’instant.

Guerin est romantique, il est classique. Pourtant son cinéma est celui du temps, de sa dilatation et de son passage réduit à l’état de tendresse ; un repos, une brèche de fraîcheur si tant est que la pure esthétique puisse dégager un vent de légèreté. Dans cette propension à faire du temps la matière première de sa pratique cinématographique, Guerin prend ses distances avec le classicisme. Or Dans la ville de Sylvia ne résiste pas à une attention du regard. Partant du postulat que le cinéma a pour ambition de révéler au spectateur une optique du monde en reformulant son articulation, l’œuvre de Guerin reste vide, creuse, absente, comme lacunaire. Au travers des courbes érotiques que la caméra trace et dans lesquels se meuvent des hommes et des femmes, rien ne transparaît d’une idée du monde. Seule prime une esthétique académique, affiliée aux tableaux de Sir Thomas Lawrence ou de James Tissot. Même quand une ivrogne ou un vendeur de roses boiteux occupent les rues, tout n’est que beauté. Guerin dessine à travers son film l’esquisse, forcément érronée, d’un monde harmonieux, réunie sous l’égide du Beau, une vieille rengaine parnassienne et janséniste qui parcourt le charme hédonique des images.