Le nouveau film de Bertrand Bonello est totalement à part. Prenant à contre-pied une époque dont l’esthétique et la morale "petit bras" ne saurait conduire au sublime, De la guerre se veut explicitement grandiose. Mais si une beauté réelle se dégage de l’infiniment grand (certaines scènes, certains plans ont une portée presque cosmique) et de l’infiniment petit (les maladresses presque burlesques du personnage d’Amalric) qui le constituent, le film se noie dans ce qui reste : une matière indéfinie, parfois terne.Bertrand (Mathieu Amalric) prépare un film. Un soir alors qu’il s’est attardé sur le repérage d’un magasin de pompe funèbre pour s’imprégner du lieu, il s’allonge, par curiosité, dans un cercueil d’exposition. En se tournant pour trouver une position plus confortable il fait retomber le couvercle et est contraint de passer la nuit enfermé. Dès lors, Bertrand est obsédé par l’état dans lequel cette nuit l’a plongé. Plus tard, il revient sur les lieux et fait la rencontre d’un étrange personnage (Guillaume Depardieu) qui l’entraînera dans l’aventure du film : une quête spirituelle, une guerre pour le bonheur.

S’en suit une longue retraite dans une maison de campagne. Dès lors, le film emprunte à la fois à l’esthétique des sectes et des ballets contemporains. Les journées sont émaillées d’exercices et les disciples sont astreints à certaines privations ; toujours en vue de combattre méthodiquement pour le bonheur.
Une illustration intéressante du rapport au plaisir véhiculé par le film est contenu dans les multiples références à l’icone vivante qu’est le chanteur Bob Dylan. En ouverture on peut lire une citation de celui-ci : "Si je n’étais pas Bob Dylan, je penserai sûrement aussi que Bob Dylan a plein de réponses à mes questions.". Le spleen du film est ici. Bertrand sait que jamais il ne pourra atteindre le sublime, c’est à dire chanter comme Bob Dylan, et il le regrette de tout son coeur. Mais dans le même temps, il a conscience que Bob Dylan lui-même perçoit le sublime comme quelque chose d’inateignable. Partant de ce principe, la quête du bonheur relève d’un abandon total et d’un combat permanent en vue d’un dépassement. Pour mettre en scène le combat, Bonello va jusqu’à "reproduire" certaines scènes d’Appocalypse Now dont la deuxième partie suivait une démarche relativement similaire.

A tout point de vue, De la guerre est un errance. Pourtant le film est fait sporadiquement de moments superbes : une scène extraordinaire de danse extatique dans la forêt, un dialogue magnifique entre Amalric et Clothilde Hesme dans un magasin de disques et la simplicité du dernier plan : Bertrand a dépassé le spleen dans lequel il était plongé et, assit sur un banc, visiblement heureux, écoute chanter Dylan. D’autres scènes plus légères — l’épisode du cercueil qui se referme ou Bertrand qui commande puis décommande une call-girl préférant finalement regarder eXistenZ de David Cronenberg à la télé — font également contre-poids, mais entre les moments de climax et les moments de légèreté, Bonello peine à maintenir la grâce. Or c’est précisément le chemin entre la simplicité risible du quotidien et la grandeur du bonheur tangible qui semble faire le sujet du film. Cet espace est occupé par les personnages de "gourous" de Guillaume Depardieu (dont l’apparition presque fantomatique devant le magasin de pompes funèbres est rétrospectivement très troublante) et Asia Argento. On peut regretter que leurs postures restent indéterminées. En effet, ceux-ci n’apparaissent ni comme des imposteurs cyniques, ni comme des prophètes convaincus, ni même comme une forme d’incarnation de la conscience de Bertrand, ils restent des être creux, indéfinis, se contentant de porter les règles strictes de l’accession au plaisir.
En ne fondant la question du bonheur et les enjeux de la quête que sur quelques dialogues Bertrand Bonello échoue à impliquer totalement le spectateur dans la démarche du film et ne parvient véritablement à toucher que lorsque l’approche est uniquement sensorielle.