Remake du surestimé Infernal Affairs, Les Infiltrés redonne au cinéma de Scorsese le prestige qu’il pouvait avoir perdu lors de ses deux précédantes œuvres, impersonnelles et mineures (Gangs of New-York et Aviator). Replongeant dans l’univers mafieux qui avait fait la force de ses meilleurs films (Mean Streets et Les Affranchis), le cinéaste signe l’un des plus beaux films de l’année, efficace, violent et dérangeant.A Boston, l’agent de police Billy Costigan (Leonardo Di Caprio) est chargé d’infiltrer la mafia Irlandaise, pour faire tomber son boss Frank Costello (Jack Nicholson). Dans le même temps, l’agent Colin Sullivan (Matt Damon), qui travaille sur l’affaire Costello, entretient des relations avec ce dernier, et l’informe des mouvements de la police à son égard. Déplacée de Hong-Kong à Boston, l’intrigue des Infiltrés garde la même structure que celle d’Infernal Affairs. Le traitement formel diffère, même s’il faut reconnaître que Scorsese essaie dans son introduction, d’imiter le style made in Hong-Kong présent chez Andrew Law et Alan Mak (co-réalisateurs du film original). La présentation des personnages et leur immersion dans la diégèse s’effectuent en cinq minutes chrono, à l’aide d’un montage elliptique qui évite de trop nous renseigner sur la nature des protagonistes. Reste qu’est déjà mis en jeu le schéma narratif du film, basé sur l’entremêlement des histoires de Costello, Sullivan et Costigan.

Une heure plus long que son modèle, Les Infiltrés prend donc le temps de nous raconter une histoire, là où Infernal Affairs exploitait à plein régime les codes du film d’action moderne asiatique, en faisant se reposer la complexité du récit sur un éclatement de la mise en scène à travers un découpage rapide de l’action. Ainsi Scorsese, branché sur le mode Les Affranchis, développe son intrigue selon la démarche classique de la fresque mafieuse, souvent à l’origine de très bons films. Le thème principal développé ici est celui de l’identité des personnes, et de ce qu’elles peuvent cacher en elles. On ne s’étonnera pas alors que dans cette histoire où le mensonge est partout (même au plus haut étage de la police) que le cinéaste s’attarde sur les êtres qu’il filme, s’égarant par moment avec bonheur sur certains lieux communs du cinéma hollywoodien, comme par exemple l’idée de famille qui ici prend diverses formes (mafia, police, relation père-fils, intrigues amoureuses…).
Les Infiltrés nous offre une galerie de personnages complexes qui à un moment ou un autre, sont amenés à mentir pour faire tomber l’autre. Sans exception, tous les protagonistes rendent ici la nature humaine comme étant manipulatrice, pervertie, tout simplement amorale. La force d’un tel film (comme c’était le cas pour Les Affranchis) est de ne pas se préoccuper de faire l’état des lieux de la société américaine, ni même de porter un jugement sur les institutions que sont la police et la mafia. Les personnages existent juste pour nourrir une fiction, et en cela on peut dire des Infiltrés que c’est un film sobre, car dépourvu d’intentions autre que spectaculaires.

Revenir aux fondamentaux, à l’essence même de la nature humaine, haineuse et traître, tel semble être le dessein élaboré par Scorsese à travers ce film qui respire la sueur et le sang scènes après scènes. On retrouve dans Les Infiltrés cette même énergie destructrice qui faisait la force des films noirs de Scorsese dans les années 70. On retrouve surtout cette violence dans la mise en scène du film, libérée du poids trop lourd de la reconstitution historique (Gangs of New York et Aviator). Le cinéaste retrouve ses jambes de vingt ans, faisant déborder l’énergie de ses personnages sur le rythme de son métrage. Il s’amuse par moment à reproduire quelques tics formels du cinéma de Hong-Kong, comme par exemple ces brefs et violents panoramiques et travellings épousants les courbes des personnages.

L’autre grande force des Infiltrés est de reposer sur un casting impeccable. Jack Nicholson retient forcément l’attention, remarquable en être exécrable, nous rappelant par moments son plus grand rôle dans Shining. Matt Damon, Léonardo Di Caprio et Mark Wahlberg confirment enfin tous les espoirs qu’on avait pu placer en eux quelques années auparavant. Tous nous offrent ici leur meilleure interprétation, et donnent pour le coup une plus grande crédibilité à l’ancrage des Infiltrés dans une histoire des films de gangsters à laquelle Scorsese aura grandement contribué. Il signe là Les Affranchis des années 2000, et doit prendre cette comparaison pour le plus beau des compliments.
Le film a été désigné par la rédaction de Fin de Séance comme le meilleur de l’année 2006