Il y a débat sur Klapisch. Dans une récente tribune parue dans Le Monde et adressée à Nicolas Sarkozy, le réalisateur (Co-Président de la SRF) s’inquiétait de la définition donnée par le Président de la "démocratisation culturelle" dans sa lettre de mission à la Ministre de la Culture : "La démocratisation culturelle, c’est veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public.". Choqué, comme on peut l’être, par la perspective d’une réduction de l’action culturelle à un simple accompagnement du marché il avait évoqué la nécessité pour les pouvoirs publics d’encourager l’audace et l’originalité, prôné un cinéma « qui ne doit pas "endormir", mais donner à voir, informer, éveiller la curiosité », un cinéma qui « aide à vivre ». Or, le cinéma de Klapisch a souvent été considéré par la critique comme trop fade, trop simple ou trop léger, pas assez audacieux justement...Pierre (Romain Duris) est malade. Son coeur n’en a plus pour très longtemps et seule une greffe serait susceptible de le sauver. Alors Pierre meurt à petit feu dans son appartement du 20ème arrondissement de Paris. En James Stewart (cf. Fenêtre sur cour) essoufflé il regarde par la fenêtre et à défaut de Grace Kelly c’est sa soeur Elise (Juliette Binoche) qui lui tient compagnie. Confronté à la mort, Pierre encourage les autres à vivre, à profiter.

On retrouve dans Paris une certaine constante du cinéma de Klapisch. Il s’agit pour le cinéaste de travailler une certaine forme de film choral orientée par le regard d’un personnage dominant toujours incarné par Romain Duris. Mais si le personnage de Duris domine, la part du récit qui lui est accordée n’est pas nécessairement plus importante. En fait c’est son regard qui importe, il éclaire le film et donne une idée de ce qui semble être le point de vue particulier du réalisateur. Autour de lui, une foule de personnages et autant de destinées que l’on ne saisit que partiellement, comme vues d’en haut. Ce traitement à la fois égalitaire et superficiel des personnages peut troubler le spectateur qui ne sait plus à quel récit s’accrocher. Or c’est précisément ce qu’il y a d’exigeant dans le cinéma de Klapisch. A trop vite le considérer comme mineur ou au mieux léger on aurait tendance à balayer ce que ses films peuvent apporter au spectateur.

Dans la lignée du Péril Jeune, de L’auberge espagnole et des Poupées russes, Paris invite au bilan : "Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?" et "Qu’est-ce que je vais faire de ce qu’il me reste ?". Les différents personnages sont ainsi autant d’occasions de trouver un reflet de soi, de ses succès et de ses échecs, de ses bons choix et de ses erreurs. Alors très vite on découvre qu’il en va de la vie comme du Paris décrit par le personnage de Luchini : une évolution fondée sur le conflit perpétuel entre l’ancien et le moderne.
Les ressemblances entre la construction du film et les particularités de la capitale sont nombreuses. Diversité, absence de centre, cohabitation des clichés et des originalités sont autant de connexions entre les personnages et les quartiers de Paris. Dans sa forme globale le film ne saisit toutefois pas une image précise et contemporaine de la ville ; comme le réussissait très bien Christophe Honoré dans ses deux précédents films (Dans Paris et Les Chansons d’amour. Chez Klapisch, il s’agit en fait d’une proposition de regard sur les lieux et sur les gens.
Les regards participent d’ailleurs à l’essentiel de la narration du film. Ils sont porteurs de séduction, de tristesse, d’espoir, de dépit, d’envie ou de curiosité, il questionnent, analysent et comparent... C’est en filmant ces regards, portés sur la ville et les autres, que Cédric Klapsich montre le mieux Paris. Aucun regard n’y est anodin, comme l’avait compris les frères Coen avec la drôlerie et le cynisme qu’on leur connaît dans leur court-métrage pour Paris, je t’aime. Dans cette jungle de ce que nos yeux voient et de ce que nos yeux montrent, Klapisch joue avec les supports (jumelles, pellicule de film, carte postale...) pour éloigner ou rapprocher. Peut-être s’égare-t-il alors dans le visuel d’imagination (la scène de rêve de François Cluzet) car le regard n’y est plus concrètement envisageable ("Comment montrer ce que l’on ne peut pas voir ?").
Il y a dans Paris comme un renoncement des mots au profit des images : "Je voulais que tu vois ma vie..." dit Laetitia (Mélanie Laurent) après qu’elle ait fait venir son professeur et amant (Fabrice Luchini) pour qu’il la surprenne dans un café avec son petit ami.
Le film a l’énorme mérite d’échapper à l’un des écueils du film choral qui consiste à sacrifier les personnages au profit d’un ordre global. Un jeune homme a besoin d’un coeur neuf et une femme meurt dans un accident ? Dans un film comme Babel le lien aurait été évident : rien ne se perd et le coeur transplanté aurait resserré les mailles du scénario. Refusant le petit commerce des destinées Klapisch libère les cendres : la mort n’a rien d’utile et le film peut ainsi se concentrer sur la vie.
Car c’est bien de la vie qu’il faut parler, et de la notre en premier lieu. Dans une première séance d’analyse croustillante, le prof d’histoire finit par avouer, gêné, qu’un changement récent dans sa vie pourrait expliquer son mal-être. On pense alors immédiatement à son coup de foudre pour sa jeune élève et c’est un peu honteux qu’on découvre qu’il pensait en fait à la mort de son père. Dans ce piège tendu, tout est compris. Klapisch nous dit d’oublier la mort (qui n’est que viande et poussière) et s’efforce de nous faire ouvrir grand les yeux. En cela, le cinéaste colle au cinéma d’hier qu’il aime et à celui qu’il espère pour demain : un cinéma qui aide à vivre.