Paranoid Park (Un film de Gus Van Sant)
Alone in the park
Par Julien Hairault, le 17 décembre 2007 2007
Revenons, deux mois après sa sortie, sur Paranoid Park du désormais indispensable Gus Van Sant, qui après sa formidable trilogie adolescente (Gerry, Elephant et Last Days), retourne à un cinéma plus mainstream, bien que toujours aussi bien traversé par des figures narratives et formelles contemporaines. A l’heure des bilans de l’année, il nous paraissait important de revenir sur l’un des films les plus important de 2007, qui confirme – comme s’il fallait encore en faire la preuve, que Gus Van Sant est le meilleur cinéaste indépendant en provenance d’Amérique du nord.

Au commencement de ce projet, il y a un livre de Blake Nelson qui sous le format d’une longue lettre, se fait le témoignage d’un jeune adolescent de Portland qui raconte comment sa vie a basculé depuis qu’il a accidentellement tué un policier sur une ligne de chemin de fer près d’un skatepark dangereux.

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Comme son collègue et ami Larry Clark, Van Sant aime à placer ses personnages adolescents au centre de situations difficiles. L’héroisme n’a jamais vraiment existé dans son cinéma. Alex (le jeune skater qui a tué le flic) caractérise d’ailleurs au mieux cette figure d’anti-héros qui traverse la filmographie du metteur en scène de Will Hunting. Le principe de Paranoid Park (qui est aussi le nom du dangereux skatepark de la ville) est de suivre les remords d’Alex après le tragique accident. Mais il n’est pas question de juger ses actes, ni de suivre cette histoire comme un vulgaire film à suspense. Van Sant réutilise ici quelques astuces qui ont fait la force de ses précédentes oeuvres. Les flashbacks se succèdent et le récit prend vite une tournure non linéaire. On comprend alors très vite que la résolution de l’intrigue importe peu ici, et que seuls comptent les errements d’Alex au milieu de sa famille et de ses amis.

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Paranoid Park sait être, comme Elephant il y a quelques années, le film-porteur du malaise d’une génération abandonnée à elle-même. Les familles de décomposent, le dialogue avec les parents passe par des mensonges et de l’incompréhension, et les petits frères semblent ne pas avoir de repères sur lesquels se construire. Pire, les tensions apparaissent même au sein de la communauté adolescente locale, Alex largue sa copine sans raison apparente, ce qui laisse ses amis perplexes. Enfin, symbole d’une époque où plus rien ne semble intéresser notre jeunesse, le jeune protragonniste avoue simplement ne rien avoir à faire de la guerre en Irak et de la faim en Afrique. Il n’y a guère que le personnage de Macy, jeune fille étrangement terre-à-terre, qui peut nous redonner confiance en ces jeunes adultes. Elle conseille Alex, lui demande de soulager sa peine en lui écrivant, mais sait surtout poser les bonnes questions, celles qui fâchent et font réfléchir. Il y a toujours dans les films de Van Sant des personnages secondaires de ce type. Ben Affleck dans Will Hunting est celui qui fait prendre conscience à Matt Damon que sa vie n’est pas à faire sur les chantiers, mais plus à l’Université ou dans les bureaux. Les happy-ends n’étant pas le point fort du réalisateur, la plupart de ses films se terminent en suspens (Elephant en étant un très bon exemple). Paranoid Park n’échappe pas à cette règle, le film s’achève dans une salle de classe où Alex semble perdu dans ses pensées. Il aura auparavant brûlé la lettre dans laquelle il s’était livré. Que se passe t-il après ? Les derniers plans du films sont des sessions de skate filmées en Super8 dans les rues de Portland. A coté des drames qui touchent toute une génération, la vie continue, et le skate semble être l’une des dernières activités à laquelle les jeunes peuvent se rattacher pour ne pas sombrer (ce que nous montre Larry Clark dans presque tous ses films).

D’un point de vue formel, Paranoid Park est le parfait trait d’union entre le radicalisme esthétique des trois derniers films du cinéaste, et la suite d’une carrière que l’on dit un peu plus tournée vers le grand public. On retrouve ici quelques tics formels (plans-séquences, ralentis...) qui, au lieu de nous faire ressentir l’action pour mieux nous faire réfléchir dessus, nous en éloigne finalement un peu plus. Ces effets de distanciation sont appuyés par les séquences de skate qui jallonnent le film et interviennent comme des pauses au milieu du récit. A tous ceux qui attaquaient Van Sant sur la mise en scène esthétisante « qui se regarde filmer », le cinéaste répond avec humour et autodérision, grâce notamment au travail effectué sur le son. Dans de nombreuses scènes, une musique extra-diégétique vient souligner un détail ou la spécificité même de la scène. Par exemple, quand Alex rencontre sa copine dans les couloirs du lycée, la bande son prend le ton léger d’une comédie romantique. Plus tard, lors de la séparation du couple, l’échange de paroles sera masqué par une musique qui contraste avec la scène. L’effet comique recherché fonctionne à merveille et en devient même ironique. Le moindre détail auquel s’attache Van Sant semble touché par la grace !

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On pourrait parler encore longtemps de ce film magnifique. On pourrait par exemple revenir sur cette incroyable séquence de la douche où encore une fois le travail réalisé sur la bande son transforme le sens d’une scène qui pourtant avait commencée d’une façon somme toute bannale. Gus Van Sant sait comme personne d’autre partir de presque rien pour arriver à nous faire ressentir un large pannel de sentiments et de réflexions sur le monde d’aujourd’hui. Riche, beau, et toujours de bon goût, Paranoid Park est sans faire de bruit un film qui assure à son auteur le titre de cinéaste qui sait le mieux aujourd’hui étudier la jeunesse de son pays à travers son malêtre et ses errements.

Images : © MK2 Diffusion






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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