Il faut souvent lutter contre l’adage qui veut qu’un DTV (direct to video pour les novices) n’a pas mérité sa place dans la jungle de l’exploitation en salles au regard de sa qualité moyenne et de son fort penchant à vouloir contenter uniquement le cinéphile sevré aux productions de genre, bien souvent déviantes. Disons-le tout net, si The Lost est un film bien plus intéressant qu’une grande majorité des pelloches présentes sur nos écrans, son extrême violence conjuguée à un finale quelque peu obscène et dégoûtant, en font une oeuvre impossible à diffuser dans les circuits habituels.

Pourtant, en adaptant un bouquin de Jack Ketchum, Chris Sivertson reprend, dans son étude d’une Amérique white trash, de nombreux ingrédients thématiques que l’on a déjà pu voir dans des films exploités en salles, et plus particulièrement du côté de Larry Clark, auquel on pense ici beaucoup en ce qui concerne le sous-texte "social" et réaliste. Ray Pye (interprété par le tétanisant Marc Senter) est un jeune adulte américain complétement à la ramasse, incapable d’entretenir une relation sensée et saine avec quiconque, multipliant les conquettes féminines qu’il traite comme de la merde, et faisant souffrir ses deux potes qui ont le malheur de s’accrocher à cette étrange et malsaine amitié (Bully, donc). Une amitié un temps fragilisée un soir d’été, quand Ray descend deux filles près d’une rivière, sous les yeus de ses amis. Quelques années plus tard, la police suspecte toujours Ray d’avoir commis ce double meurtre, mais faute de preuve, ne peut que le surveiller sans pouvoir l’inquiéter.
The Lost porte donc bien son nom, puisqu’il dresse le portrait d’un adulescent en roue libre, sans contrôle parental ni moral, et qui voit la vie comme un jeu où lui seul peut dicter les règles. Ceux qui ne s’y plient pas en seront forcément pour leurs frais. C’est le cas de Katerine (sublime Robin Sydney), nouvelle venue dans cette bourgade paumée pleine de rednecks, et sur laquelle Ray jette, trop vite, son dévolu. Le repoussant dans un premier temps, puis commençant à se jouer de lui au point de l’entendre dire qu’il est un meurtrier, Katerine parviendra à faire débander notre anti-héros, symbolisant ainsi sa perte de contrôle sur le déroulement de sa vie, ainsi que le début de la fin pour tout ceux qui vont ensuite croiser son chemin. Tel le Patrick Bateman d’American Psycho, Ray Pye construit sa vie sur la débauche, en un mélange pas toujours judicieux de sexe, drogue et violence.

Mais ce personnage n’est pas le seul à être perdu dans ce film, qui montre, avec un jouissif sens de la provocation qui tend par moments vers la fable, une communauté d’hommes et de femmes se livrant aux pires vices modernes : alcoolisme, drogues dures, corruption, sans parler de la relation qu’entretient une jeune fille avec un vieux que Sivertson n’arrive même pas à rendre pervers, au point d’en faire l’un des personnages les plus "humains" de son métrage. C’est là toute la force du film que d’arriver à faire sonner juste une telle vision d’une Amérique déglinguée, assoiffée de sang et de sexe, et totalement déphasée avec la réalité. The Lost, pourtant bien loin d’être une chronique sociale, en dit pourtant long sur un pays dont le loufoque et foudroyant Ray Pye incarnerait les pires travers : arrogance, charme factice, violence...
Et puis surtout, on se doit de saluer la mise en scène de Chris Sivertson, parfaitement raccord avec son sujet, partant, à l’image de Ray, complètement en live elle aussi, en osant quelques violents mouvements de caméra et une utilisation décomplexée des couleurs. Un poil trop raccoleur et clippesque, le travail du réalisateur participe toutefois à faire de son personnage une sorte d’icône nationale, se moquant ainsi du héros traditionnel droit dans ses bottes (d’où ce gag bien pensé qui consiste pour Ray à compresser des canettes de bière au fond de ses santiags pour paraître plus grand), tout en tappant un bon coup dans la fourmilière pour déranger le spectateur et lui faire accepter l’inacceptable. The Lost est un film drôle, parfois terrifiant, souvent dérangeant, et donc insoutenable et horrible sur la fin, que l’on préférera oublier pour mieux mettre en valeur le beau mélange des genres qui aura précédé.
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