Picnic (Un film de Adrian Sitaru)
Ana, une prostituée qui vous veut du bien
Par Morgane Pichot, le 9 février 2009 2009
Premier film d’Adrian Sitaru, primé à Palm Spring, présenté à Angers, Picnic permet de découvrir une nouvelle facette du cinéma roumain contemporain. Radu Jude a eu l’idée originale de cette l’histoire d’une femme mariée et de son amant, enseignant en disgrace, qui partent pour un banal pique-nique dominical, au bord d’un lac en périphérie de Bucarest, dans l’espoir de mettre les choses au clair entre eux. Mais sur la route, une prostituée vient brutalement modifier leur projet et s’apprête à transformer radicalement cette journée.

Tout commence par le trajet en voiture, la sortie de l’immeuble, puis de la ville. Un bref portrait de la Roumanie, mais ce seront en fait les seules images et les seuls dialogues qui permettront de situer le récit, qui une fois reculé à la campagne n’est plus rattachable à la situation géographique. L’échange verbal qui n’en finit pas dans les premières minutes rappelle 12h08 à l’est de Bucarest (Porumboiu, 2006), sauf qu’à l’interrogation socio-historique "Y’a t-il eu une révolution ?", le problème devient ici "Vas-tu finir pas dire à ton mari ce qui se passe et le quitter ?". Plus tard, seul un paquet de cigarettes Kent, allégorie de la "politique du pot de vin" de la Roumanie communiste et post-communiste dans 4 mois 3 semaines et 2 jours (Cristian Mungiu, 2007) et Un paquet de Kent et de café (Cristi Puiu, 2004) pourra alerter les spectateurs les plus avertis et attentifs ! Ici aussi, Mihai (l’amant) aimerait que la cigarette qu’il offre à Ana (la prostituée) serve de monnaie d’échange contre son silence. Au départ, le couple a peur qu’elle comprenne ce qui s’est réellement passé : ils l’ont percuté et la croyant morte, s’appretaient à l’abandonner dans la foret quand elle s’est réveillée. Leur gentillesse est aussi polie qu’hypocrite, ils veulent protéger leurs intérets, éviter qu’elle aille en parler à la police... Ce petit jeu va vite se retourner contre eux, Ana a tous les droits et ne s’en prive pas, elle choisit le chantage moral et physique pour entrainer le couple dans un cercle de plus en plus vicieux.

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Les premières minutes du film sont un peu chaotiques, la caméra portée et subjective suit les mouvements de marche et les aléas des routes caillouteuses et bossues de Roumanie. L’entrée en matière se fait donc de manière assez brusque, le spectateur est immédiatement plongé dans le contexte et interpellé par les personnages et la mise en scène. Petit à petit, les mouvements se font plus doux, en accord avec les protagonistes et le film, qui se mettent en place au bord du lac. Au total, la caméra subjective adoptera le point de vue de cinq sujets, les trois principaux, plus deux chauffeurs de camion. Contrairement à des films comme La dame du lac(Montgomery, 1947), ou à L’arche russe(Sokourov, 2003), le procédé, bien qu’il ne s’interrompe jamais, permet par cette alternance de plusieurs points de vue, l’identification à différents protagonistes. Or, le film devient un jeu de mensonges, de non-dits, de culpabilité, de trahisons, le spectateur est malmené par des sentiments contradictoires, perturbé dans ses repères (d’autant plus que s’ajoutent quelques élèments burlesques, tels un ballon rouge d’anniversaire qui semble arriver de nulle part, ou un garde-forestier errant armé d’une carabine), il ne sait plus à qui se rattacher, à qui faire confiance . Lui-même devient comme un quatrième protagoniste principal, témoin pris à parti tout en étant impuissant. Et c’est fortement renforcé par les regards-caméra, aussi multiples que les points de vue subjectifs, sortes de concretisation visuelle à la contradiction et à l’incohérence qui s’installe entre la volonté et la pensée d’un coté, le geste et le regard de l’autre.

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On retrouve ici une atmosphère, et une réflexion sur la source des images et leur rapport au destinataire, qui rappelle fortement les films de Haneke tels que Benny’s video, Caché, et Funny Games. Toutefois, la violence reste ici principalement psychologique, pas d’effusion de sang chez Sitaru, davantage un questionnement de plus en plus envahissant sur le sens de la vie, les raisons de l’amour, la sincérité et la culpabilité, qui rend la perception du réel de plus en plus flou. L’eau, la verdure créent, au delà de la dimension biblique et de la reference à la tentation originelle, un environnement neutre, puis malléable jusqu’à faire écho aux mésaventures personnelles. Le dehors en vient ainsi paradoxalement à former un huit clos. Dans cette veine, on pense aussi à Harry, un ami qui vous veut du bien (Moll, 2000), notamment avec ce personnage similaire, rencontré accidentellement, qui se révele envahissant, calculateur et destructeur. Mais aussi bien sûr avec le décor montagneux, ou quand un espace symbole de liberté devient lieu d’enfermement psychique. Dans Picnic, Ana se noie, dans Harry un ami qui vous veut du bien, les parents tombent dans le ravin. Le lac pour l’un, la montagne pour l’autre, mais le même enfer.

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Plutot "dogméien" pour la forme, "hanekeien" pour l’ambiance et renoirien pour le décor, il est certain que Picnic est un film riche, osé et novateur. Les acteurs sont très bons et les dialogues bien écrits. On ne pourra lui reprocher que ce qui fait également sa qualité et son originalité. Le réalisateur subsitue aux obsessions sociales des interrogations existentielles et sentimentales. Après l’amour lesbien dans Love Sick (Tudor Giurgiu, 2007) et la vie de couple qui s’annonce dans Boogie (Radu Muntean, 2009), le cinéma roumain choisit aujourd’hui des axes nouveaux. Et le prochain film d’Adrian Sitaru, qui s’intitulera For Love With Best Intentions, ne le niera surement pas.On va enfin pouvoir envisager les cinéastes comme des auteurs singuliers, et mettre de coté la vision globalisante qu’entrainait l’appellation "Nouvelle Vague".

- Lire l’interview de Adrian Sitaru par Morgane Pichot

Images : Distribution par REZO FILMS






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  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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