Moins de deux ans après sa première Palme d’Or obtenue pour Le vent se lève, Ken Loach nous revient avec un film au sujet actuel, dans la lignée de son Oeuvre sociale et utile. It’s a free world ! suit les pas d’Angie (remarquable Kierston Wareing), jeune anglaise licenciée d’une compagnie de recrutements qui décide de monter son affaire en offrant des emplois intérimaires à des immigrés, voir des clandestins.On en a l’habitude avec Loach, mais le réalisme/pessimisme social dont il fait preuve à nouveau ici fait froid dans le dos. Le sujet traité dans It’s a free world ! souligne les travers de la mondialisation dans nos sociétés occidentales. La première scène, tournée en Pologne, montre Angie et ses collègues en train de recruter de la main d’oeuvre locale pour l’extirper en bus vers l’Angleterre. En à peine deux minutes, l’être humain est redéfini en tant que marchandise, produit. Le pauvre étranger qui cherche du travail se présente comme tel aux recruteurs, prêt à être envoyé sur n’importe quel poste, dans n’importe quelle usine, du moment que le travail est présent pour assurer un peu d’argent pour la famille. Dans ce contexte social et humain très délicat, Loach fait d’Angie un personnage que l’on voudrait croire attachant au début (victime d’un licenciement, elle couche avec un immigré polonais et veut s’occuper du mieux possible de son fils), mais qui se révèle au final odieux. Elle symbolise à elle seule la méchanceté et la deshumanisation du monde occidental, un monde qui recherche la survie dans le présent immédiat, quitte à tomber dans la contradiction et l’immoralisme le plus malsain.

Avec sa colocataire Rose, Angie établie dans la cour d’un bar la base de sa petite société chargée de livrer aux entreprises locales de la main d’oeuvre étrangère bon marché. Si la première reste dans l’appartement à s’occuper de la « paprasse », la seconde, notre fausse héroine, part sur le terrain au guidon de sa moto, à la rencontre de directeurs d’usines et de camps d’immigrés. Tous les matins dans l’arrière cour du bar, Rose et Angie envoient les demandeurs d’emplois vers leur travail journalier (beaucoup restent aussi sur le carreau) au délicat son de « toi, dans la camionnette verte ! ». Ce que dénonce habilement Loach ici, c’est l’absence de rapports humains dans ces transactions. Immigrés comme chefs d’entreprises ne cherchent pas à faire dans les sentiments. Seul l’argent et la survie les intéressent. Alors quand un jeune homme viendra remercier Angie de lui avoir trouver un travail parfait, la scène, belle en l’état, ne nous touche pas, noyée au milieu d’un univers qui n’autorise d’ordinaire pas ce genre d’attitudes.

Ken Loach a beau être un pessimiste né, des personnages dans ses films nous rappelent quand même que tout n’est pas noir. Dans It’s a free world !, deux protagonnistes anglais donnent des teintes d’humanisme au film. C’est d’abord le père d’Angie, ancien ouvrier qui profite d’une maigre retraite, qui se consterne devant les activités de sa fille. Loach en fait le symbole d’un regard accusateur d’une vieille génération qui savait vivre avec des valeurs humaines, et qui aujourd’hui regarde avec tristesse le monde dériver dans les travers du capitalisme. Cet homme est de loin le plus beau personnage du film, le plus simple aussi, le plus humain surtout. Dans une moindre mesure, c’est Rose – actrice de la nouvelle génération, qui quittera l’aventure après avoir vu Angie dénoncer aux autorités un campement de clandestins pour « faire de la place » et ensuite installer ses travailleurs. La cruauté de cet acte est renforcé par le fait que les jeunes femmes avaient auparavant aidé une famille iranienne présente dans ce camp.

It’s a free world ! est un film habile, bien écrit et joué à la perfection par des acteurs typiquement Loachiens. La cruauté de la société contemporaine transpire à l’écran. Rien ne compte plus que la réussite immédiate qui apporte le bonheur à court terme. Le portrait qui est fait d’Angie est aussi celui de nos sociétés où l’individualisme règne. Violent dans son propos, Ken Loach dénonce l’égoisme qui pollue l’air ambiant. La radicalité de son histoire, qui ne s’attarde pas sur les à-cotés du sujet (les scènes de loisirs sont quasi inexistantes ou vouées à l’échec, cf. l’épisode des pizzas à la fin) en fait un film étouffant dont on ne sort pas indemme. Bien plus intéressant que Le vent se lève, It’s a free world ! n’est pas pour autant un grand film de cinéma. Aujourd’hui Loach a bien compris l’urgence des problèmes qui se trament dans la société britannique. Comme il l’avait fait avec les rapports conflictueux entre les minorités dans Just a kiss, il s’attaque ici avec simplicité au cruel marché du travail. Plus utile qu’artistique, sa démarche mérite toujours autant d’être soutenue et regardée.