Deuxième long-métrage du réalisateur portugais Miguel Gomes, Ce cher mois d’août, sort sur les écrans français un an après sa sélection à la Quinzaine des Réalisateurs de 2008. Mêlant sans discernement documentaire du tournage et fiction, Gomes se joue des distinctions génériques, une pratique de plus en plus usuelles. Long de deux heures et demi, le jeu alternatif, dynamique et surprenant qu’entreprend le cinéaste entre les types de cinéma réduit la longueur du film à peau de chagrin.On entre dans Ce cher mois d’août comme on s’installe dans un village rural. Dédaigné par les habitants, seuls le temps et l’habitude des visages permettent d’intégrer la communauté et de prendre à coeur les relations des personnes. Le film de Gomes répond à la même logique. Au premier abord, l’imbroglio entre les séquences de tournage et les scènes qui appartiennent à la fiction impose une distance et laisse le spectateur au bord du film. Lorsqu’une voix off nous décrit un personnage pas encore apparu à l’écran en se superposant au dialogue entre deux « piliers de bar », difficile de trouver sa place. Qui sont-ils ? A quoi jouent Gomes ? Qu’est-ce que je fous là ? Une heure passe et nous restons toujours inconnus dans ce village pourtant charmant. Sont charmantes, dans les premières bobines, les scènes familières. Les séquences de bal où des groupes de musique aux répertoires populaires chantonnent des refrains éculés, aux relents romantiques, résonnent aux spectateurs comme de vieux souvenirs. Ces scènes habituelles aux coutumiers des camping ou des vacances en campagne sont un premier pas pour accéder au mystère du film. Aux citadins, le tout n’est pas moins accueillant grâce à l’exotisme des paysages et à la désinvolture des comportements

A mesure qu’avance le film, et que se replacent dans l’esprit du spectateur les morceaux du récit, la communauté de Gomes apparaît de plus en plus cordiale. Se familiariser avec Tânia, Hélder, revient à faire des rencontres estivales. La formule de politesse qui chapeaute le titre, « Ce cher », indique bien la position dans laquelle nous établit Gomes. Nous ne sommes plus des spectateurs qui ont payé leur place pour profiter d’un spectacle de qualité, bien fait, bien rôdé, bien huilé (et a fortioti bien ennuyeux). Le dialogue qu’entretient le film avec nous est amical. Aucune condescendance, Gomes applique avec soin une morale qui met à égal les personnages du film, l’équipe de tournage et le spectateur. C’est assez rare pour être salué, la salle de cinéma ouvre l’espace à un lien familial. D’autres comme Alain Cavalier obtiennent un effet semblable. A contrario, des films comme Soyez sympas, rembobinez de Gondry veulent nous faire croire qu’une œuvre chaleureuse, comme amicale, se produit devant nous. Or rares sont les films qui, avec la même aisance que Ce cher mois d’août, réussissent à nous intégrer dans une communauté. Gomes respecte son spectateur, sans suffisance. Y aurait-il à cela quelque populisme mièvre ?

Les premiers amours, les bals musettes avec leur lot de grivoiserie, le soleil radieux dont les raillons roulent sur les corps à demi-nus des naïades adolescentes composent les cadres du film. Nourrie de ces images canoniques, la matière première de Gomes, similaire à des oeuvres comme La Boum ou Camping, pourrait facilement donner lieu à une mise en scène inepte. Pour exprimer au mieux son sujet -le mois d’août- le cinéaste a voulu travailler au corps l’identité du cinéma. En entremêlant le documentaire du tournage et la fiction obtenue, Gomes joue sur les facultés du cinéma à raconter correctement une histoire. Car après tout, de quel droit un cinéaste peut-il s’octroyer la liberté de nous plonger dans l’illusion pendant que lui tire chacune des ficelles en toute conscience ? Tous films qui procèdent ainsi instituent bien deux ordres : celui des maîtres constitués de l’équipe créative du film et celui des esclaves hagards, satisfaits de leur plongée dans l’illusion. On objectera : mais le cinéma ne peut-il servir de divertissement, de substitut idéal à la réalité ? Auquel je répondrais, en bon aristotélicien : Si, bien sûr, à condition de distinguer plaisir du divertissement et immoralité de l’illusion. Le cinéma, comme toute production artistique, fabrique de l’illusion. Le rôle du cinéaste, de l’artiste conscient de son matériau, n’a-t-il pas pour fonction d’amenuiser cette illusion pour émanciper au mieux l’esprit de son spectateur ? Je le crois fortement. Gomes avec moi.
La présence du documentaire apparaît initialement de manière trouble. Les scènes où l’équipe de tournage débat sur les moyens de production du film paraissent d’abord appartenir à la fiction. Elles se révèlent très vite de l’ordre du documentaire. En vérité, à voir leur découpage, elles en appellent forcément à la mise en scène, donc à la fiction. Néanmoins, Gomes à l’honnêteté de divulguer au spectateur le processus de création en même temps que le produit de son oeuvre. Le vent de fraîcheur dégagé par Ce cher mois d’août tient, en fin d’analyse, à deux mesures. La première : Gomes perce à jour, en plein mois d’août, les sentiments éphémères qui traversent l’adolescence et qui minent la nostalgie des grandes personnes. La seconde : le dispositif d’articulation entre fiction et documentaire révèle le secret du cinéma en même temps qu’il double l’intrigue. Passions de jeunesse et amour de cinéma fondent le deuxième long-métrage de Gomes. Par ailleurs, Ce cher mois d’août rejoint dans ses expérimentations, son minimalisme et sa sagacité un autre des grands films de l’année 2009 : Z32 de l’israélien Avi Mograbi.