Le troisième long-métrage de Don Siegel, Ça commence à Vera Cruz, marque la cessation de la collaboration entre le réalisateur américain et la Warner, où celui-ci fit ses débuts. Don Siegel obtint le soutien de la RKO Pictures. Cette société est la plus ancienne des sociétés américaines indépendantes de production cinématographique. Créée en 1929, elle fut rachetée en 1948 par le milliardaire mégalomane Howard Hughes (cf. le biopic Aviator de Martin Scorsese) qui désirait devenir « le plus grand producteur et réalisateur de films au monde ». En 1968, la société a été absorbée par la Paramount. Pendant l’âge d’or d’Hollywood, la RKO sortait quasiment un film par semaine, avec parfois des noms d’artistes prestigieux : Orson Welles (qui y produisit Citizen Kane et Le Criminel notamment), Alfred Hitchcock ou Walt Disney (qui y fit ses premiers longs-métrages). Les films étaient rapidement exécutés et souvent lucratifs. Orientée principalement vers la série B, la société américaine offrait une chance à de jeunes réalisateurs de s’affirmer avec de faibles budgets (comme Don Siegel) et Howard Hughes attachait beaucoup d’importance au poste de réalisateur qu’il a davantage mis en avant. Le film de Siegel, tourné au Mexique, est à l’embouchure de plusieurs genres cinématographiques : le film noir y prédomine tout en étant accompagné par des allures de comédie sentimentale et de film d’aventures.L’originalité scénaristique du film provient de son concept : un assaillant est lui-même assailli. Effectivement, le capitaine Blake (William Bendix) poursuit le lieutenant Duke Halliday (Robert Mitchum) l’accusant d’avoir dérobé de l’argent à l’armée. Celui-ci veut prouver son innocence en débusquant Jim Fiske (Patric Knowles), le véritable voleur. Ce jeu avec la voie passive et la voie active permet à Siegel de créer une course effrénée dans laquelle Halliday (qui est à la fois la proie et le prédateur) est « encerclé ». Jane Fiske, l’ancienne compagne de Jim Fiske, vient se joindre à Halliday. Nous avons donc quatre points de vue différents, tout en laissant Halliday au devant de la scène. Ce système est une justification à des scènes d’action pléthoriques et à grand spectacle. Don Siegel s’étant fait remarquer à la Warner en tant que réalisateur de scènes d’action d’une quarantaine de films au début de sa carrière, on reconnaît ici son talent, avec lequel il rend crédibles et haletantes ces scènes, novatrices à l’époque. De plus, elles s’enchaînent à merveilles, changeant habilement de personnages, sans laisser de temps morts, sans non plus que le film soit rythmé par des à-coups incontrôlés. Siegel ne se répète pas. Tantôt nous assistons à un duel à mains nues, tantôt nous sommes les témoins d’une course-poursuite de deux voitures lacérant à toute allure une montagne (comme Martin Campbell l’a plus récemment fait dans GoldenEye). La dernière scène d’action n’est pas sans rappeler la configuration de la scène du cimetière du Bon, la brute et le truand bien que Leone l’ait fait a posteriori. Même si cela paraît classique, le fait de rassembler pour la première fois les trois ennemis (Blake, Halliday et Fiske) ensemble dans un huis clos seulement à la fin du film fait mouche, en créant une tension intense dans une dualité digne d’un western. Les tireurs isolés nous plongent d’ailleurs dans cet esprit de western contemporain. Après des trahisons et la révélation d’une machination qui surprennent, le combat ultime s’effectue dans l’obscurité, moyen original de masquer une violence brute très présente.

L’originalité dont fait preuve l’intrigue n’opère malheureusement pas sur les personnages, stéréotypes du couple héroïque, incarné par le duo Robert Mitchum – Jane Greer, tous deux à l’affiche deux ans auparavant du film noir de Jacques Tourneur, Pendez-moi haut et court. L’homme, fort, que Mitchum interprète « avec sa nonchalance habituelle et son flegme légendaire » (propos de Serge Bromberg) incarne toutes les vertus requises pour un héros : bravoure, intelligence, perspicacité, beauté. L’héroïne naïve et soumise (à l’instar des « James Bond girls »), jouée par Jane Greer, voit en lui un génie lorsqu’il détourne simplement un troupeau de moutons sur la route de Blake qui le poursuit (ce qui apparaît comme une évidence et une norme pour lui). L’héroïne est vulnérable sans Halliday, elle ne parvient pas à tenir un captif « en respect » malgré un revolver. Le héros l’affuble constamment du terme réducteur « Chiquita », désignant une gamine. Ce machisme du héros est intéressant (« je n’aime pas être conduit par une femme » ; « vous êtes trop jeune pour lire une carte »). On trouve une sorte d’inspiration de Jean Dujardin pour son interprétation parodique d’Hubert Bonisseur de la Bath, et son mépris – innocent (dans le premier volet) – envers les autochtones, en Halliday. Jane ne parvient pas à sauver le héros alors qu’elle a une arme, sa faiblesse devra être compensée par la force du héros. Elle ira jusqu’à dire à Halliday à la fin du film : « j’ai beaucoup grandi ces jours-ci » comme si celui-ci fut un maître pour elle. Elle finira par céder au charme ostensible de l’intrépide personnage principal, qui répondra à ses avances par la phrase pleine d’orgueil : « ce n’est pas la bonne nuit » (lien direct avec « non, pas envie… » de OSS 117, version Dujardin). L’ancêtre iconique de James Bond (parmi de nombreux autres) paraît parfait avec son comportement incorruptible exemplaire (l’avidité de ses concurrents les mènera à leur perte) malgré sa suffisance infantile (« Bien sûr que j’ai entendu. Qu’a-t-il dit ? »). Néanmoins, on perçoit un semblant d’ironie récurrent, comme si Siegel dénonçait ce machisme en le faisant muter tout au long de son film. En effet, Jane va finir par lire la carte et conduire lorsque Halliday sera inapte. Idem pour le mépris que Halliday porte aux Mexicains (similitude supplémentaire avec OSS 117), à qui il parle – ainsi que Blake et Fiske – comme à des enfants. Les autochtones, dans le dos des Américains, décrivent leurs voisins états-uniens comme des êtres absurdes (Halliday qui donne de l’argent au barbier sans se faire raser), colériques (Blake et sa voiture endommagée) et désagréables. L’ironie est ainsi utilisée par Don Siegel, mais sans aucune habilité, ce qui nous rend profondément sceptiques, ne sachant qu’en penser et quel parti est pris par le réalisateur. Davantage d’explicitation aurait dénoué cette ambiguïté.

Ce qui permet au film de ne pas se répéter est le mélange de plusieurs genres cinématographiques. Les codes esthétiques et artistiques du film noir sont apparents : les espaces restreints, le chapeau mou désormais mythique, le personnage central au passé peu reluisant. Tous les critères que l’on retrouve dans les films marquants du genre, tels que Le Baiser du tueur (1955) et L’ultime razzia (1956) de Stanley Kubrick où la tension est constamment palpable. On trouve aussi des aspects à la frontière du film d’aventures, dont certains détails rappelant le western (genre cinématographique cher à Siegel par la suite), des décors exotiques (le Mexique) qui prodiguent une liberté au récit et un héros central très fort. Ponctué de quelques touches purement humoristiques (la critique des Américains par les indigènes, Jane Fiske jouant à « Am Stram Gram », les jeux sur les « oh » et les « hum », le policier qui s’évertue à parler anglais ou encore les ouvriers qui prennent Blake pour le père de Jane Fiske en s’écriant : « su padre ! »), le film se clôt sur une touche sentimentale peu développée au long du film entre le héros et l’héroïne, une happy end devenue classique.
Beaucoup ont dit que Siegel avait fait ce film pour sortir Robert Mitchum d’un démêlé judiciaire pour détention de marijuana pour lequel il fut inculpé. Siegel, qui justifie souvent l’échec de certains de ses films par la politique menée par les studios, a dénoncé la désorganisation de la RKO, toutefois il a apprécié la légèreté du tournage et l’éloignement de la rigueur de la Warner ; ceci lui ayant procuré une liberté artistique. Si le réalisateur se révèle moins acerbe qu’à l’accoutumée, c’est que le scénario de Daniel Mainwaring (dont le pseudonyme pour le film fut Geoffrey Homes) se prête magnifiquement à la légèreté du projet. C’est d’ailleurs avec ce scénariste que Don Siegel signera deux films parmi les plus réussis de sa carrière : L’invasion des profanateurs de sépultures (1956) et L’ennemi public (1957). On retrouve des thèmes récurrents dans l’œuvre de Siegel, clairement énoncés dans ce film : le machisme, la violence, un héros au bilan incontestable mais au comportement peu académique. Duke Halliday est donc l’un des nombreux précurseurs de l’inspecteur Harry, un héros incorruptible, plutôt binaire, aux méthodes peu orthodoxes mais efficaces face à l’insécurité ambiante.
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