Au sortir du 63ème Festival de Cannes, les professionnels du cinéma (sous la tutelle de Tim Burton) ont manifesté un élan d’amour pour le cinéma français, amplifiant par là un attrait international pour les productions françaises, attrait que Cannes favorise depuis plusieurs éditions. Prix d’interprétation féminine, Prix de la mise en scène, Grand Prix ; la France a glané cette année la moitié des principales récompenses. Jouit-elle exceptionnellement d’un regain de créativité qui manque, cette année, à une grande partie du monde ?Cette créativité recouvrée, Tournée l’exprime avec énergie. Avec son quatrième long-métrage, Mathieu Amalric poursuit sa logique de cinéaste, filée de film en film. Tournée étonne le plus et plait le mieux, moins par la photographie numérique charnelle et photogénique de Christophe Beaucarne que par les façons dont Amalric produit du récit et du politique en intégrant au récit de la fiction, la captation in situ, comme en cinéma direct, des spectacles de New Burlesque.

A l’origine de Tournée : Colette, son Envers du Music-Hall (1918) et le brusque suicide, en février 2005, de l’audacieux producteur Humbert Balsan. Redoutant, dès lors, de voir les producteurs intrépides fragilisés, Amalric craint pour l’avenir de son ami Paulo Branco, autre grand producteur du cinéma des auteurs européens. Pour lui apporter son soutien, il entreprend un projet qu’il compte mener avec lui (Branco devait initialement tenir le rôle interprété par Amalric ; le film n’en gardera que sa moustache).
Tournée conserve finalement peu de ces origines, sinon par fragments. A l’écrivaine, Amalric emprunte son parti-pris de dresser le portrait du spectacle du point de vue des coulisses. La disparition de Balsan a persuadé Amalric que le producteur occupe une place principale et marginale en même temps dans le monde du spectacle. Mais ces postulats, comme souvent lorsque murit pleinement un film, se noient jusqu’à se soustraire dans le corps final du film. Amalric n’adapte pas Colette ni ne fait, comme Mia Hansen-Love, le biopic biaisé de Balsan. Film accompli, Tournée dépasse les idées qui l’ont fait germer.

Tournée, dans ses premiers temps, situe les évènements du point de vue de Joachim, ancien producteur chéri de la télévision française qui revient des Etats-Unis avec une troupe de New Burlesque (show de cabaret qui mêle strip-tease à l’excès satirique). Avant de réintroduire le milieu du spectacle parisien, en se fixant pour but une scène francilienne, il rôde sa troupe de femmes fabuleuses dans les petits théâtres de région. Peu nous est dit sur les motifs de Joachim, et lorsque son passé est quelque peu dévoilé, ce n’est jamais certain ni tout à fait précis. Joachim est une nébuleuse, aussi clair dans ses intentions que les objets célestes d’une galaxie sont rayonnants mais aussi confus dans ses motivations que la matière interstellaire est impalpable.
Progressivement, à mesure que Joachim voit ses désirs buter contre un milieu qui lui reste hostile, Tournée déplace son regard vers les actrices du New Burlesque. Groupe uni, à la fois solidaire et somme d’individus singuliers, cette troupe de femmes au corps ronds et à l’humeur mutine nourrit, pour chacune d’elles, des désirs secrets. Par ce biais, Amalric et ses coscénaristes prêtent aux personnages de la troupe une profondeur dramatique, nécessaire à la vitalité du récit. Des vestiges du passé de Joachim, le film glisse vers le vertige du futur indécis des personnages de la troupe.

Ce partage du récit entre les désarrois du producteur et la vie des femmes-actrices n’est pas aussi distinctement partagé, le film revenant toujours vers l’une ou l’autre des parties. Mais les glissements qui s’opèrent entre les deux expriment conjointement la crise d’un temps révolu ou à venir. Cette vibration joyeuse (comme toujours dans le cinéma d’Amalric) du sentiment de manque procure au film sa dynamique.
De tous les films réalisés par Mathieu Amalric, Tournée est celui qui accomplit, avec le plus de force, une sarabande entre deux éléments. Tous les personnages des films d’Amalric titubent allègrement entre deux eaux. Du fils en transition revenu un temps chez sa mère qu’il dispute dans Mange ta soupe au cinéaste qui s’interroge sur l’articulation Masculin/Féminin dans La Chose publique, en passant par la jeune femme du Stade de Wimbledon qui, dans son enquête sur un écrivain improductif, vacille entre présence et absence, tous balancent entre deux places. Cette oscillation, mise en scène avec un sens aigu de l’absurde et du contre-point par Amalric, a la vertu de produire un effet de dynamique. Si Tournée redouble cette dialectique des intentions, c’est parce que les corps qui l’incarnent la majorent. Ces corps, ce sont autant ceux des actrices de New Burlesque que ceux des seconds rôles (caissières de supermarché et de station essence). Loin des silhouettes frêles de ses précédents longs, Amalric délivre dans Tournée une générosité à travers la carrure des personnages. Les actrices et l’unique acteur de la troupe, par leurs physiques et leurs présences à l’image, œuvrent à l’écriture de la mise en scène. Lors des séquences tournées à plusieurs caméras pendant les représentations scéniques, où le cinéma se greffe sur la représentation théâtrale, les numéros des actrices mettant en scène leur corps dictent à la séquence son rythme liminaire. Les montages son et image du cinéma viennent ensuite a posteriori écrire en palimpseste sur cette représentation scénique. La fantaisie enfantine du numéro avec le gros ballon de baudruche interprété par Julie Atlaz Muz tient des puissances scénographiques avant de procéder au découpage cinématographique.
Ainsi, entre cinéma et théâtre, corps grêle d’Amalric/Joachim face à ceux charnus ou ardents des actrices de New Burlesque, Tournée entend trouver l’équilibre, aussi précaire qu’il en devient délicat, entre des formes hybrides. Le stade de Wimbledon et La Chose publique aussi, par des moyens plus grossiers, s’obstinaient déjà à faire du cinéma en mêlant ce qui se contrarie. On y avait l’impression de flottements et d’errements entre des lieux et des situations discordants. Tournée se plie davantage à un récit, perdant dès lors la légèreté folâtre des précédents films d’Amalric. Mais cette légèreté des évènements se soustrait pour atteindre un niveau plus riche encore, celui de la présence presque physique des corps à l’écran. Outre les musiques, s’imposent des silhouettes de femmes, que la beauté de la photographie rend sensuelles. La beauté de cette sensualité tient en grande partie à ce qu’elle n’est pas le fruit d’un bidouillage technique. Certes doué d’une photographie léchée, l’image de Beaucarne n’est pas trompeuse, elle ne fait qu’attraper la lumière qu’irradient les peaux des personnages.

Dans cette irradiation de lumière, s’expriment la juste nudité des femmes (sans pornographie) et leur mythologie. Les tours de passe-passe qu’elles jouent sur scène, les jeux de démantèlement auxquels elles soumettent leurs corps, les charmes dont elles usent comme par une sorcellerie triviale, les font en même temps putains de la scène et icônes de déesse. A cette raison, nous pouvons les voir tantôt adulées par des spectatrices, tantôt désirées comme des objets par des hommes. Mais dans l’un des statuts, l’autre n’est jamais loin. Il en faut peu pour que la babylonienne se transforme en déesse « dévorante », ainsi qu’en témoigne cette séquence dans les toilettes où un homme, pris de cours par une éjaculation précoce, se soumet au désir vorace de Mimi Le Meaux. Êtres de chair prosaïques et divines figures d’exhibition, les actrices du New Burlesque, agents de mise en scène privilégiés, disposèrent de tout pour séduire le jury cannois, Tim Burton plus que personne.
Faite de monstres de spectacle, de femmes de théâtre en marge qu’Amalric (cinéaste et personnage) vient recentrer au devant, cette troupe semble davantage provenir d’un joyeux film de Tod Browning que de ce à quoi ressemble globalement les caractères actuels du cinéma français. Emmanuel Burdeau, sur Mediapart lors du Festival de Cannes, rapprocha le film d’une « Amérique dérisoire, lointaine, comme oubliée. ». C’est aussi ce que produit Tournée, un tuilage entre le fantasme du Vieux Continent et les paillettes des Etats-Unis. Dans son ensemble, d’où qu’on le prenne, le film d’Amalric n’est pas tant une fable sur le geste de mise en scène que la chimère du spectacle.