Ploy (Un film de Pen-Ek Ratanaruang)
Au-delà de l’espace
Par Anthony Boscher, le 19 avril 2008 2008
Un hôtel à Bangkok. Un couple marié depuis sept ans et vivant aux Etats-Unis est rentré en Thaïlande pour assister à des funérailles. Au bar de l’hôtel, le mari fait la rencontre d’une jeune femme qui attend sa mère qu’elle n’a pas vue depuis longtemps. Intrigué et charmé, il l’invite à se reposer dans sa chambre.

Ploy est le sixième long-métrage du réalisateur Thaïlandais. Après le phénomène Vagues Invisibles, Pen-Ek Ratanaruang nous revient avec un film déroutant ou l’espace du film est toujours remis en question, et où l’incertitude des situations remet sans cesse en cause ce qui nous est présenté.

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Nous avions déjà tenté d’esquisser une première approche de ce film lors de son passage au Festival Asiatique. Nous avions pu développer le fait que le personnage de Ploï incarnait cet autre qui contaminait l’espace filmique dès son incursion dans l’espace du couple. Nous avions également noté la distinction entre le couple désuni et le couple faisant l’amour. Lors d’une interview, le réalisateur a avoué que le personnage de Ploï pouvait être également vu comme un ange qui faisait intrusion dans le couple, et qu’elle permettrait à ce dernier de régler leurs problèmes. Cette approche peut-être intéressante, car par la même occasion, le rôle du couple faisant l’amour peut donc venir symboliser une autre facette du couple déchiré. En effet, les corps faisant l’amour ont un lien direct avec l’autre couple. Dans un cas, les deux rentrent en contradiction, c’est-à-dire que d’un côté nous avons le rapprochement des corps et dans l’autre une mise à distance de ces derniers. Puis, dans un second cas, il y a cette image du jeune couple qui peut symboliser les pulsions enfouies du couple déchiré. Par ailleurs, pour la petite anecdote, le réalisateur a imaginé ce couple en voyageant. En effet, Pen-Ek Ratanaruang, voyageant souvent, a régulièrement des fantasmes pour le personnel de l’aéroport et il a donc pensé à ces derniers pour construire ce couple.

Durant notre première approche du film, nous avions fait le rapprochement du travail de Ratanaruang avec celui de Lynch, notamment sur la question de la mise en espace et sur son travail sur le temps. En effet, tout comme Lynch dans Mulholland Drive, un simple objet va servir à nous transporter d’un espace à un autre. Dans le film de Lynch, c’est un cendrier, et dans celui de Ratanaruang, un petit mot. Le personnage de Ploï peut-être également vu comme le personnage qui annonce la remise en cause de la mise en scène. En s’inscrivant dans le schéma du couple, elle devient par la même occasion l’étrangère, ce qui va annoncer la multiplication et les chevauchements des espaces temporels. De plus, le couple de jeunes amoureux peut-être vu comme étant né de l’intrusion de Ploï au sein de ce couple. Ce que tente de nous montrer Ratanaruang, c’est comment un personnage peut-être amené, en s’introduisant dans un univers qui n’est pas le sien, a créer tout un espace temporel qui viendrait remettre en cause tout ce qui nous est donné à voir. Par la même occasion nous sommes amenés à nous poser des questions sur l’espace qui nous semble être le temps présent. Toute cette réflexion renvoie directement à l’objet cinématographique, qui de par son essence, est artificiel. Le cinéma, n’opérant que par mimésis, tout ce qui le constitue (les divers montages etc…) relève de la pure artificialité.

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Un des personnages du film soulignera que chaque histoire d’amour a une date d’expiration et qu’il est nécessaire qu’il y est de la fantaisie dans chaque couple. Ploï pourrait donc apparaître comme le personnage qui vient remettre en cause ce couple par l’intermédiaire de l’image des jeunes faisant l’amour, mais également des autres situations auxquelles sera confrontée Dang. En effet, elle fréquentera un homme mystérieux avec qui elle va avoir une relation non consentante. Elle manquera également de se faire assassiner. Dang et Wit sont deux corps en proie à une certaine incapacité à réagir et à continuer d’évoluer. Ce statut du corps est propre à ce que Gilles Deleuze nommait « La crise du schème sensori-moteur ». Ce n’est pas que par le truchement des situations oniriques que le corps connaîtra un autre stade, il se fait en effet bousculé, violé et violenté, mais ces étapes sont nécessaires pour atteindre un statut autre qui lui permet de pouvoir continuer à évoluer dans le présent. C’est ainsi qu’à la fin du film, Dang avouera à Wit que Ploï était finalement une personne agréable alors que durant quelques scènes nous avions vu Dang vouloir assassiner Ploï. Cette dernière apparaît donc comme le personnage pivot de toute la dramaturgie. Qu’on puisse la considérer comme un ange ou un démon, la question n’est pas là, mais dans le fait que sa présence est nécessaire notamment sur le fait qu’elle permet aux corps de continuer à se développer et à évoluer au sein de cet espace présent.

La mise en scène de Ratanaruang n’est pas à prendre comme un simple exercice de style car chaque acte représenté à l’écran, et chaque geste, à son pesant dans la suite du film et reconstruit peu à peu tout l’espace filmique disloqué à l’image du couple incarné par Dang et Wit. Ploï, ou le personnage metteur en scène aux pouvoirs intra-diégètiques permettant la reconstruction du couple et de l’espace filmique.

Images : © Wild Side






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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