Pour son troisième film en treize ans, James Gray développe une nouvelle facette d’un genre cinématographique qu’il maîtrise plus que jamais : le polar intimiste. La nuit nous appartient n’est pas tant une énième chasse à l’homme policière qu’une tragédie familiale qui oppose deux frères (l’un est flic - excellent Mark Wahlberg - l’autre dirige une boîte de nuit qui abrite la mafia russe - le toujours exceptionnel Joaquim Phoenix) sous le regard du père, Burt Grusinsky, chef de la police, qui aimerait bien voir toute la famille réunie dans la même équipe, celle des policiers New-Yorkais dont la devise, présente sur leur insigne, est « We own the night ».La nuit nous appartient débute par une opposition franche entre Josephle flic et Bobby son frère. Ce dernier nous est montré dans sa boîte de nuit, véritable terrain de jeu où règne la luxure, et dans lequel sa fiancée Amada (sublime Eva Mendes) symbolise à elle seule sa réussite personnelle, tournée vers les apparences et la fortune. De l’autre coté, un bal de policiers plutôt terne figure une vie bien moins alléchante où Joseph et son patriarche (joué par Robert Duvall) essaient de convaincre Bobby, de passage car on y honore des membres de sa famille, de choisir son camp avant qu’il ne soit trop tard, avant que la police n’investisse son nightclub pour démeanteler un trafic de drogue orchestré par les russes.

A ce moment là du film, on pourrait croire que James Gray lance son film sur des rails manichéens où le personnage de Joaquim Phoenix prendrait par défaut la place du méchant. Pourtant l’enchaînement d’événements exceptionnels va modifier cette donne. La tentative de meurtre sur Joseph va d’abord faire se rapprocher Bobby et son père. Le premier franchira ensuite le pas en intégrant petit à petit la police en servant d’indic, profitant de ses relations avec les cerveaux russes pour s’infiltrer au coeur du trafic (on pense alors au dernier film de Scorsese). Plus tard, au terme d’une époustouflante et pluvieuse scène de course poursuite en voiture, Bobby assistera à l’assassinat de son père.

Cette scène marque le début de la fin pour Bobby. Sa compagne Amada refuse de le voir aider les flics pour mettre la main sur des bandits qu’elle a côtoyés et appréciés dans le passé. La séparation du couple marque la fin d’une vie riche et trépidante pour l’anti-héros du film. Lors de la sublime dernière séquence de La nuit nous appartient, les deux frères sont réunis pour célebrer l’entrée officielle de Bobby dans la police New-Yorkaise (il aura auparavant fait ses preuves en aidant au démantèlement du gang russe). Assis tous les deux sur le podium devant un parterre d’invités impressionnant, ils se déclarent à voix basse leur amour mutuel. Le visage sombre et fermé de Phoenix en dit long sur l’état actuel d’un personnage qui en perdant sa femme (qui faisait office rappellons le de symbole de « réussite ») a tiré un trait sur une vie faite de lumières, d’argent et de rêves – il avait comme projet l’ouverture d’un autre club dans Manhattan, cela aurait été pour lui une autre façon de « posséder » la nuit.

La nuit nous appartient est au regard de ce final remarquable, un film dur et réaliste sur une famille déchirée dans un premier temps, et qui après la mort de sa figure emblématique, se rapproche pour finalement s’unir sous l’uniforme, au nom du père. Il n’est alors pas surprenant de trouver que la scène la plus belle et émouvante du film soit celle où au sortir de sa périlleuse intervention/piège auprès de la mafia russe, Bobby se retrouve dans l’ambulance en compagnie de son père à discuter de son avenir et de celui de la famille. A ce moment-là, Joseph est toujours sur son lit d’hôpital, et plus rien ne pourra empêcher le clan Grusinskyde vivre et surtout de souffrir ensemble.