Les Herbes folles (Un film de Alain Resnais)
Badinages hallucinés
Par Flavien Poncet, le 14 novembre 2009 2009
Depuis ses premiers courts-métrages, et pas seulement Nuit et brouillard, chaque nouvelle réalisation d’Alain Resnais constitue un événement. Adaptant pour la première fois une œuvre littéraire, alors qu’il ne s’était penché jusqu’alors, quand ce n’était pas un scénario original, que sur des scénarios d’écrivain ou des pièces de théâtre, Resnais rencontre la littérature de Christian Gailly (auteur de L’Incident) et en extrait un film d’une savoureuse équivoque. Les Herbes folles, traversé de rappels aux autres films du cinéaste, prolonge le corps visuel de Cœurs avec un attrait plus prononcé pour l’ironie.

Zoom avant vers l’ouverture béante d’une tour de pierre circulaire située en plein dans un champ de fourrée. La musique jazz et intrigante de Mark Snow accompagne le mouvement. D’emblée, l’exploration du film siège sous la tutelle de l’étrange. A la brassée, comme souvent lorsqu’on est projeté si fort dans un film, se bouscule une pléthore de références. Resnais, bien qu’il ne ressemble à nul mieux qu’à lui-même, invoque Buñuel, Lynch, Kitano, Carpenter et tout un cinéma de l’étrangeté. Pourtant, c’est un fait, Les Herbes folles est le film que son cinéaste parachève en œuvre totale. S’y discerne avec aisance de multiples références aux films précédents de Resnais. L’herbe folle qui perse le bitume et qui sert de fond au générique rejoue le motif étoilé de la fissure cristalline qui faisant fond au générique d’Hiroshima mon amour. Sur le même principe d’actualisation, presque l’ensemble de la filmographie de Resnais est rejoué, de Van Gogh a Cœurs en passant par Providence ou Mélo. D’aucuns auront tôt fait de parler de film testamentaire. En vue de l’hypocrisie d’une telle expression, je me garderai bien de l’employer. Et si Les Herbes folles ne se distingue pas comme pseudo film testamentaire, c’est parce qu’il regorge d’une vigueur généreuse.

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Marguerite Muir (Sabine Azéma), introduite par sa marche puis par sa chevelure d’un rouge presque cramoisie, a des pieds particuliers. Pour se chausser, elle doit se rendre dans un magasin spécialisé. Déambulant entre les autres gens, elle parcourt l’espace. Les pieds sur terre, elle s’enverra en l’air par la suite, à bord d’un avion. La voix off (Edouard Baer), dont les hésitations et les élucubrations ne laissent pas supposer qu’elle respecte avec rigueur l’écriture de Gailly, commente les gestes et l’attitude de la femme. A l’introduction empressée qui pénètre dans la tour, se succède cette séquence plus chaleureuse et davantage emprunt de préciosité. L’acuité de la voix vient comme caresser le creux de l’oreille. Sur le mode de la confidence, Resnais se promet de nous livrer les secrets intimes de ses personnages. Sa paire de chaussures acquises, Marguerite sort du magasin et se fait dérober son sac par un voleur en roller. Plus tard, Georges Palet (André Dussollier), introduit par sa silhouette bonhomme et par sa montre-bracelet, se dirige vers sa voiture où il trouve par hasard sous le pneu de sa voiture un portefeuille estampillé MM. En ouvrant l’objet, Georges apprend qu’il appartient à Marguerite Muir. Étonné devant les papiers de cette inconnue, Georges délivre sur elle des fantasmes perclus. Très vite il esquisse le portrait psychologique de Marguerite et se projette en train de l’appeler. Les règles du jeu sont présentées, la trame est instruite, le jeu du récit peut commencer.

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Ayant introduit son intrigue, Les Herbes folles peut enfin déployer le champ de sa force construit sur un jeu d’alternance ou de cohabitation entre l’inconscience des pensées et la domination du Surmoi. A l’instar de ces herbes récalcitrantes qui, par une détermination forcenée, traversent le bitume, le Moi des personnages se fissure pour laisser saillir leur Ça. L’éruption des pulsions à travers les pensées (que ce soit pour imaginer le meurtre de deux jeunes femmes ou pour paniquer à l’absence d’un être aimé) ou dans les actes (comme lorsque Georges attable sans prévenir son gros orteil dolent devant un couple de policiers) amorce toujours soudain un basculement dans le comique ou dans l’angoisse. Multipliant les registres, Resnais rejoint ce mouvement postmoderne qui habilite dans le même temps les tons légers et la gravité. Comme l’entend un adage célèbre : le drame n’est jamais que le revers de la comédie. Lorsque Marguerite Muir, portée par un élan libertaire, conduit jusqu’à un aérodrome, sur fond d’une image grisâtre et d’une musique inquiétante, la séquence est suffisamment ouverte aux interprétations pour se laisser apprécier comme un instant comique ou dramatique. Le spectateur de Resnais se définit comme Georges Palet qui, sortant de la projection d’un film de guerre mélodramatique, avoue s’être ennuyé. Maître de ses émotions, il ne se soumet jamais au diktat affectif des séquences.

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La jeunesse qu’un grand nombre de critiques officiels prête au cinéaste réside dans ce raccrochage du cinéma resnaisien à une mouvance contemporaine. Pourtant Les herbes folles ne ressemble pas aux jeunes œuvres des auteurs postmodernes. L’auteur du film, ce n’est pas la tutelle postmoderne, mais pleinement Alain Resnais. La récurrence des plans sur des « mauvaises herbes » ou sur ce sac prophétique intervient au cœur de la bande image comme interviennent les plans de neige dans L’amour à mort ou les méduses dans On connaît la chanson. La contribution de la musique de Mark Snow appose aux instants des troubles jazz. La première herbe folle du film, ce n’est pas cet enfant alité qui formule in fine une réplique d’une joyeuse absurdité, ni la braguette ouverte de Dussollier dans une séquence finale, ni la diction nonchalante de Devos, ni même la chevelure impétueuse d’Azéma. L’herbe folle inaugurale, c’est le geste créatif de Resnais. Un tel soin apporté conjointement à la photographie d’Eric Gautier, au décor de Jacques Saulnier, à la musique de Mike Snow, au montage d’Hervé De Luze déploie une abondance de pistes créatives. La force première de Resnais est de ne pas réunifier les travaux de chacun pour constituer une matière homogène. Son œuvre est impure, et l’image des herbes folles en porte l’hybridisme. De cette impureté ressort un désengagement vis-à-vis d’une trame narrative classique. Resnais ne s’est jamais soucier de construire un récit linéaire. Dès lors, ressortir déçu du film pour le seul motif de ce qui advient de Marguerite et de Georges, c’est avoir raté la carton noir qui intervient en début de dernière bobine où y est inscrit une citation de Flaubert : « N’importe, nous nous serons bien aimé. ». Peu importe la réussite ou l’échec de l’entreprise amoureuse, tout repose sur la jouissance des jeux de l’amour et du hasard. Et puis après tout, Les herbes folles, et c’est là qu’on peut lui prêter une jeunesse vigoureuse, repose sur l’aventure d’une femme qui prend son pied, dans un magasin de chaussures, avant de s’envoyer en l’air, dans un avion. A moins que ce ne soit l’histoire d’une femme qui perd ses papiers et qui, de ce fait, finit par être renvoyer au-delà de l’horizon.

Images : © StudioCanal






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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