Bassidji (Un film de Mehran Tamadon)
Bassidjis
Par Chloé Pangrazzi, le 15 octobre 2010 2010
Après la réalisation d’un moyen métrage en 2004, Mehran Tamadon propose son premier long métrage documentaire, consacré aux bassidjis. Connaissant déjà un certain succès auprès des professionnels du documentaire (sélection officielle Visions du réel 2009), ce film ambitieux sortira en salle le 20 octobre 2010.

Mehran Tamadon est né en Iran et arrive en France à l’âge de douze ans. Il devient architecte et construit sa vie entre Paris et Téhéran. C’est en 2000, alors qu’il décide d’entreprendre un voyage sur les traces de son enfance, que son projet documentaire prend forme. Un étrange concours de circonstances le guide vers les bassidjis. En effet, il assiste, un peu par hasard, à une cérémonie nationale, commémorant l’Imam Hossein, mort en martyr il y a plus de 1300 ans. S’en suit une discussion avec ces hommes, que l’on appelle les bassidjis (littéralement : mobilisé pour défendre une cause). A l’origine, c’étaient les soldats qui combattaient durant la guerre Iran/Irak en espérant y mourir en martyr. Intrigué, Mehran Tamadon cherche à en savoir plus, à comprendre comment quatorze ans après, la guerre obstrue toujours la vie iranienne. Un contact se noue entre le réalisateur et ces jeunes fanatiques. L’idée du film sonne comme une évidence. Une problématique : comment comprendre la société iranienne d’aujourd’hui, sans prendre en compte ce phénomène grandissant. Il prend alors contact avec des bassidjis encore plus dévoués à la cause de la République islamique. Durant trois ans il infiltrera cette fibre fanatique, avec une seule posture : l’interrogation.

La rédemption

Le film s’ouvre sur un plan panoramique, offrant la vision d’un musée en plein air. Un terrain vague, témoin d’affrontements guerriers, devenu lieu de culte, ou les iraniens viennent pleurer les martyrs. Dans un mouvement d’une lenteur symbolique, Mehran Tamadon dessine des visages voilés, des corps affaissés. Un instant qui mêle souffrance et fierté. Fierté que son père, son frère ou son mari soit mort pour Dieu. Entre incompréhension et compassion, la caméra file, épie et explique. Dès les premières minutes du film, les problématiques sont lancées, les personnages implantés dans un univers ou la religion innerve toutes les branches de la société. Une discussion s’ouvre entre plusieurs hommes. Un d’eux explique pourquoi ils se doivent de suivre les dogmes du régime islamique. Les sociétés occidentales ont tués la religion. Le rôle de l’Islam en général, et des bassidjis en particulier serait donc la rédemption. Réaffirmer le rôle de la religion, comme vecteur de pureté. Et de paix. Pourtant la guerre ne les effraie pas, si c’est pour Dieu. « Ils se déchiquetaient avec amour ». Tout est dit.

Aveu et propagande

Mehran Tamadon rencontre et questionne, avec timidité, tact et surtout fausse naïveté. Il arrive à créer des espaces intimes qui conduisent à la confession. Parfois la caméra s’efface et laisse place à des aveux lourds de sens, pensons à la métaphore légendaire de la « reine des papillons » ou à cet homme qui après s’être targué de la puissance des mines anti personnelles, offre une fleur à une femme, en s’enthousiasmant cette fois, de la beauté de la vie. En d’autres temps, la caméra dérange et les bassidjis anticipent. Ils savent que le film sera diffusé devant un public occidental, souvent hostile à leurs pratiques radicales. La mauvaise foi, la rhétorique et les jeux de séduction prennent alors le dessus. La propagande. On raconte que les bassidjis participent à la vie des quartiers, qu’ils y mènent une action sociale, qu’ils vaccinent les enfants et assurent la protection des plus démunis. Pourtant, ces mots seront démentis par des questions, posées anonymement aux bassidjis.

Bourreaux et victimes

Nous sommes dans une salle, les bassidjis sont face à la caméra, derrière un bureau. La tension est à son paroxysme. Pour la première fois il y a confrontation. Confrontation entre ceux qui se croient victimes et ceux qui les pensent bourreaux. Des questions posées anonymement, vont causées le trouble. Entre autre, nous entendons une femme demander s’il sera possible un jour que les hommes la regardent dans les yeux. S’en suit un silence lourd de sens. Ils se regardent puis baissent les yeux. Mehran Tamadon les sent vulnérables, il rentre dans le cadre et compare sa vie à la leur. De fanatiques, ils deviennent des hommes. Ils parlent de désir, de respect. « Comment fais tu pour te contrôler ? » demande un des bassidjis au réalisateur, qui avoue parfois être tenté par d’autres femmes que la sienne. La religion comme remède à tout les maux. Le voile empêche la tentation et donc l’impureté. La femme ne vit que par l’homme et l’homme cache la femme. Dans ces jeux de rhétorique, nous comprenons que tout est affaire de divergences. Problème d’interprétation. Mehran Tamadon parle de mur. Mur entre les hommes et les femmes, les athées et les croyants, les orientaux et les occidentaux.

Pourtant jamais de jugements de valeurs, ces tortionnaires ont été inventés par le régime. Ils ne sont ni humanisés, ni accablés de reproches. Une histoire d’hommes animés par des problématiques religieuses, que Mehran Tamadon a essayé de décoder. Pour comprendre. Comme il l’avoue dans sa note d’intention « ce film est à la fois un projet social et politique et une quête individuelle -la mienne- qui je l’espère, sera également celle du spectateur ». Chacun donc, doit avoir ses raisons d’aller voir ce témoignage d’une qualité indiscutable, en gardant en tête qu’il serait impossible, aujourd’hui de réaliser un tel film devant l’ampleur de la crise causée par la réélection de Mahmoud Ahmadinejad.

Images : © Aloest Distribution






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance