Le festival Lumière 2010 s’est ouvert hier soir. Après que l’ensemble des invités sur scène, dans une douce cacophonie, ait tenté en vain de le déclarer d’un seul élan, c’est la salle entière, remplie de presque 4000 spectateurs, qui d’un éclat de voix massif et quelque peu effrayant par son unité a inauguré le festival.Le discours introductif de Thierry Frémaux (maître de cérémonie) a présenté le contenu du festival, s’adjoignant d’extraits de films montés pour exprimer l’enthousiasme de l’événement. Accompagné ensuite des célébrités venues prêter prestige au festival, Thierry Frémaux a accueilli de grands noms à la Halle Tony Garnier, parmi lesquels Agnès Varda (décidément de tous les festivals), Juliette Binoche, Elia Suleiman, Gustave Kervern, Benoît Delépine, Xavier Beauvois, Bertrand Bonello, Pierre Lhomme. Au-delà, les trois plus grands artistes conviés furent indéniablement Stanley Donen (vieux briscard et rare dernier monument de l’âge d’or hollywoodien), Jim Harrison (grand auteur du Sud états-unien, de la trempe d’un Faulkner) et Helmut Berger (inoubliable Ludwig, véritable « icône viscontienne », retiré de sa retraite l’espace du festival). Tous ces noms et plus encore, plus populaires, plus glamours, vinrent, sinon assister au festival, au moins en soutenir l’existence. La crème du cinéma actuel, sous la tutelle d’Alain Corneau et de Claude Chabrol –auxquels le festival est dédié-, a donc répondu présent pour faire ressurgir, sur le mode majeur, le « cinéma de patrimoine » (quelle vilaine expression !).
Mais rien n’est venu exprimer avec autant de sincérité que la montée sur scène de Stanley Donen, acclamé par cinq minutes de standing ovation, les yeux humides derrière ses lunettes fumées. Âgé de 86 ans, l’auteur mondialement renommé pour Un jour à New York, Drôle de frimousse, Indiscret, Charade et Voyage à deux a présenté le film que l’Histoire du cinéma (celle des classements) a reconnu comme son chef-d’œuvre.

Qu’y aurait-il aujourd’hui à écrire de singulier sur Singin’ in the rain ? Pérorer et fantasmer sur l’éternelle beauté des jambes de Cyd Charisse ? Analyser la sympathie invulnérable des visages de Gene Kelly, Donald O’Connor et Debbie Reynolds ? Louer l’indémodable entrain dégagé par les chansons de Lennie Hayton ? Autant de fétichisme de cinéphile qui ne dit rien de l’incroyable intelligence du film. Car qu’est-ce que Singin’ in the rain, sinon un film dont le récit retrace la généalogie de sa propre création ? Un film parfait pour représenter le geste rétrospectif du festival Lumière, où passé et présent se confondent. Œuvre totale de majors (avec tout le respect des codes du genre que cela implique) et en même temps récit brechtien (avec son lot de distanciation réflexif), Singin’ in the rain est un des produis hollywoodiens qui accomplit le mieux le vœu mondialiste : satisfaire les publics et les esprits les plus divers. Parmi les plus belles et les plus éloquentes séquences du film, hormis les épisodes chantées-dansées (à chaque fois applaudis par un public entièrement séduit), celle où la voix de Lina Lamont (Jean Hagen) est doublée par Kathy Selden (Debbie Reynolds). Le trucage se déroule en premier lieu dans une salle de doublage. L’écran projette la prise de vue pendant que Kathy la double par synchronisation labiale. Connaissant le procédé, nous ne pouvons pas raccorder mentalement la voix de Kathy au corps de Lina Lamont. Puis dans un fondu, l’image de la salle de doublage devient celle de la salle de cinéma où le film est projeté officiellement devant un parterre de spectateurs. Et –magie !-, confus, nous sommes soudain persuadés, comme le spectateur dans le film, que la voix de Kathy ne peut définitivement être que celle de Lina Lamont. En même temps qu’ils dévoilent et critiquent l’envers du décor, Donen et Kelly réussissent à ne pas faner l’illusion du spectacle. Un film sur l’histoire de son existence qui vaut pleinement comme un spectacle en soi. Ce n’est pas trop d’écrire ça : le film conjoint le marxisme au musical. Avec une telle oeuvre, Lumière 2010 ne prend pas de risque (Singin’ in the rain : le succès assuré) mais propose une entrée en matière d’une beauté égale à l’intelligence du propos.