Genre à la mode ces dernières années à Hollywood (Aviator, Walk the line et Capote en sont de bons exemples), le biopic fait peau neuve avec I’m not there, film torturé de Todd Haynes centré autour de la vie de Bob Dylan. Les partis pris radicaux utilisés par le cinéaste accouchent d’un résultat grandiose et inégal, un peu à l’image de la carrière du roi du folk américain.Dans I’m not there, Bob Dylan n’existe pas. Aucun personnage ne porte son nom. En fait, ils sont sept à l’interpréter (empruntant au passage des patronymes différents) au travers d’histoires qui s’entrecroisent ; citons les plus réussies:l’enfance du chanteur (l’épisode avec l’excellent et très jeune Marcus Carl Franklin), sa période protest-singer (jouée par Christian Bale), son coté poète (Ben Wishaw) ou encore l’épisode qui retrace le moment où il devient célèbre (on reviendra sur ces passages où brillent Cate Blanchett).

Non linéaire, la narration du film se veut être un patchwork nous donnant à voir de nombreux aspects de la vie et la carrière de Dylan. Comme une collection de courts-métrages, I’m not there comporte de (très) bons et de moins bons moments. Evacuons vite fait par exemple l’histoire de Billy the Kid, jouée par le médiocre Richard Gere, et qui revient sur la vie du personnage que Dylan a interprété au cinéma sous la caméra de Peckinpah. Il est vraiment dommage que cet épisode intervienne principalement à la fin du film, gâchant quelque peu l’impression générale que l’on avait pu avoir auparavant.

Coté réjouissances, on retiendra la magnifique prestation de Cate Blanchett en chanteur folk répondant du nom de Jude, véritable sosie du Dylan du milieu des années 60, une époque où le chanteur entrait petit à petit dans le star-system tout en perdant bon nombre de ses fans en « découvrant » la guitare électrique. Dans un autre épisode, c’est encore une actrice qui nous étonne. Charlotte Gainsbourg y joue la femme de Robbie (Heath Ledger), un jeune acteur qui découvre lui aussi la célébrité et ses complications. L’actrice française symbolise les premiers amours de Dylan, et surtout sa première épouse. Ce qui caractérise le plus la méthode de Todd Haynes sur ce film est son souci du détail et l’intérêt qui est porté à ce qu’il y a autour du sujet principal. Retrouver Julianne Moore imiter Joan Baez dans de fausses interviews relève à la fois du génie et de l’anecdote. Ces petits délices mis bout à bout donnent au final naissance à une ouvre fouillée et précise, qui parle à merveille de Dylan sans jamais citer son nom, mais qui n’en demeure pas moins imprégnée par son aura. On se surprend à frissonner quand la bande son fait appel aux compositions originales du chanteur, comme si celles-ci – déjà superbes, se voyaient magnifier par le travail de Todd Haynes.

I’m not there n’évolue pas seulement dans un registre « musical ». Les plus grands biopics ne sont pas ceux qui se contentent de dresser le portrait d’une personnalité. Ce sont ceux qui savent aussi parler d’une époque, d’un monde, d’une page de l’histoire qui a été tournée. Ici, on revient sur le fait que le mouvement folk était à la base un courant contestataire. Les années 60 aux Etats-Unis ayant été marquées par l’opposition à la guerre au Viet-Nam et par la montée du Civil Right Movement, symbole du désir de la population noire du pays de s’intégrer dans la société en abrogeant les nombreuses lois ségrégatrices. Todd Haynes fait appel à des images d’archives en même temps qu’il fait discourir ses personnages sur les questions de société de l’époque. A ce sujet, on redécouvre combien Dylan pouvait être une personnalité complexe et destabilisante. Pour exemple, on citera la scène où Jude/Dylan (définitivement l’épisode le plus percutant du film) répond, ou fait semblant de répondre, aux journalistes londonniens sur des questions diverses. A l’image du film, cette attitude Dylanienne perturbe mais ne lasse pas. Elle laisse juste derrière elle un goût d’inachevé ou de regret quand on se rend compte que trop long, le film aurait dû faire l’économie de quelques procédés et séquences pour moins partir dans tous les sens. Reste quand même au final cette sensation savoureuse d’en avoir pris plein les yeux et les oreilles !