Jusque là, Radu Muntean était sans doute l’un des moins connus des cinéastes roumains contemporains. Après Furie en 2002 puis Le papier sera bleu en 2006, ce troisième film a été selectionné au festival de Cannes 2008, mais n’a pas connu le même écho que ceux de ses compatriotes Cristian Mungiu (4 mois 3 semaines 2 jours), Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest, et bientot Policier, adjectif) ou Cristi Puiu (La mort de Dante Lazarescu). Alors que Le papier sera bleu était une reconstitution minutieuse de la semaine de révolution de 1989, qui mit fin au régime de Ceaucescu, Boogie s’intéresse à la folle nuit de Bogdan, perdu entre vie de couple, vie de famille et travail.Même si le cinéaste ne cherche pas à dissimuler le contexte, force est de constater que les questions sociales et la critique du communisme et de Ceaucescu ne sont pas les leitmotivs de ce film. Picnic avait à sa façon annonçer le changement : les nouvelles obsessions d’un cinéma roumain en pleine mutation sont bien celles d’un pays démocratique et ouvert. Non plus le collectif et l’histoire nationale, mais le parcours individuel de la génération actuelle des trentenaires, la recherche de l’épanouissement en couple et au travail en plein coeur d’une société nouvellement capitaliste. L’acteur Dragos Bucur est Bogdan, il vit avec Smaranda (la comédienne Anamaria Marinca, personnage principal de 4 mois 3 semaines 2 jours, qui passe avec ces deux films d’un corps vide et violé, à celui d’un corps plein [elle est enceinte] mais trompé), ils ont un fils, Adi, et attendent un deuxième enfant.

La petite famille choisit de profiter du 1er mai pour se retrouver le temps d’un week-end prolongé dans une station balnéaire qui a elle-même du mal à survivre à la révolution (les roumains ont maintenant la possibilité de partir à l’étranger...). La première scène, en plan-séquence, filme de face les jeux du père et du fils sur la plage. Tout semble plutôt bien se passer, mais dès que l’enfant met à mal les plans du père, celui-ci a vite fait de l’accuser d’impatience. S’ensuit un détachement progressif des trois personnages. Elle, déjà (mise ?) de coté semble préoccupée, lui au téléphone avec son travail ou en train de se baigner dans une mer gelée pour se prouver à lui-même et à quelques jeunes qu’il ne s’est pas ramolli... L’enfant ne devient plus qu’une source de dispute de plus. Sur le chemin du retour vers l’hotel, ils croisent un ancien ami du lycée de Bogdan, et se mettent d’accord pour passer la soirée ensemble avec un troisième comparse.

Ils se retrouvent dans un restaurant, seuls Bogdan, sa femme et son fils prennent un repas, premier signe d’un décalage que le jeune père s’efforcera par la suite de réduire au maximum. Les deux amis du lycée n’ont déjà pas la même vision de la soirée qui se projette. Très vite, Smaranda doit aller coucher le petit. Elle n’apprécie guère que lui reste plus longtemps avec ses amis et le lui fait comprendre. La séparation géographique accentuera à partir de là l’éloignement sentimental. Et si plus tard Bogdan la rejoint, ce n’est que pour mieux ressortir de la chambre après une dispute et retrouver ses amis encore plus loin. Le scénario bien ficelé de ce film tient dans sa progression dramatique et à la particularité de ses deux éléments déclencheurs : les retrouvailles avec ses amis, et la rencontre avec une vendeuse aguicheuse. Bogdan se retrouve projeté quelques années en arrière, quand il jouissait de son succès auprès des filles. Première échappée, plus mentale que physique. Bogdan a soif de liberté et plus sa femme s’épuisera à lutter pour défendre les valeurs familales, plus il s’en détachera.
Au coté morbide et glauque des films roumains des années 90 et 2000, Radu Muntean préfère le cynisme. Le film s’enfonce un peu plus dans l’abject et le dégoût. Incapables d’envisager le rapport sexuel et la vie à deux autrement qu’en offrant des contreparties financières (un des deux amis va se marier avec une suédoise surtout parce que cela lui permettrait d’améliorer sa situation ; autre anecdote importante soi dit en passant : quand l’occident representait dans les années 80 et 90 l’espoir et la réussite, il rime aujourd’hui avec humiliation et précarité), ils finissent par se payer une prostituée qu’ils "combleront" chacun leur tour ! S’il est une chose que la société roumaine ne semble pas encore avoir révolutionné, c’est bien le statut de la femme dans les mentalités. C’est très simple, soit c’est une prostituée et on en retrouve dans un film roumain contemporain sur deux, soit c’est une mère au foyer, délaissée, feignante (car l’homme, lui, travaille dur pour nourrir cette femme dont il se fout et ses enfants qu’il ne voit jamais), chiante et caractérielle. Finalement, si Anamaria Marinca est bien enceinte dans ce film, on se demande si la situation n’est pas tout aussi perverse et malsaine que le viol qu’elle subit de la part du faiseur d’anges dans 4 mois 3 semaines 2 jours.
Au cours d’une des dernières scènes du film, les trois acolytes se promenent au petit matin jusqu’à l’ancienne et luxueuse villa de vacances de Nicolae et Elena Ceaucescu. L’un d’eux demande à qui elle appartient aujourd’hui, un autre répond : "Ho Chi Min !" Les deux dictateurs avaient plus d’un point commun, et parmi eux, cette même hypocrisie de l’idéologie et le faste de leur mode de vie. Qu’en reste-t-il vingt ans plus tard ? Le désir impossible à assouvir de posséder, l’individualisme, et la haine enfouie des bulgares, des hongrois... (perceptible à travers la récurrence de petites blagues racistes). Radu Muntean passe de la critique du communisme à celle du capitalisme moderne. C’est sans doute ce qu’on pouvait espérer de mieux au nouveau cinéma roumain : ne pas s’arrêter avec le post-communisme, ne pas se contenter de se venger de ces années d’interdit et trouver enfin la voie de la libre création sans perdre ses singularités et ses héritages. Renouvellement donc, mais aussi confirmation que le minimalisme célébré chez les cinéastes roumains s’adapte très bien aux questions contemporaines : unités de lieu, d’action et de temps, plan séquences, plan fixe, éclairage léger...