Conspué à Cannes, le dernier film de Lars Von Trier (pour lequel Charlotte Gainsbourg remporta le Prix d’Interprétation féminine) débarque peu de temps après sur nos écrans, précédé donc d’une réputation (comme toujours vous nous direz) sulfureuse, et accusé de colporter un discours fumeux et mysogine. Qu’en est-il vraiment ?Antichrist est qu’on se le dise, un film choc comme son auteur semble prendre un malin plaisir à en réaliser tous les deux ans. C’est aussi un film affligeant et d’une bêtise sans nom, qui déborde d’un trop plein de misanthropisme, et d’une absence de morale préjudiciable. On connaissait déjà, par le biais des deux premiers volets de sa trilogie américaine (Dogville et Manderley), toute la haine (c’est le mot) de Von Trier envers les Etats-Unis (un troisième opus, nommé Washington, est en préparation). D’ailleurs, quelle idée d’avoir voulu coûte que coûte faire se situer "l’action" de cet Antichrist de l’autre côté de l’Atlantique, ce qu’indique le cachet du laboratoire d’analyses sur l’enveloppe, quand tous les indices parlent en faveur d’un conte universel. Bien avant qu’il ne s’en prenne farouchement, parfois d’ailleurs avec un certain brio (Dogville étant tout de même un très grand film) à l’Amérique et ses valeurs, le cinéaste Danois avait déjà eu tout le loisir de mettre en avant la cruauté, l’injustice (Dancer in the Dark) et la violence des Hommes en ce bas monde. Reste qu’à chaque fois, une certaine morale laissait transparaître une idéologie, des théories, une pensée.

Paradoxalement, jamais Lars Von Trier n’aura autant sembler maîtriser son sujet (remarquable mise en scène, quand même) que dans cet Antichrist pourtant si brouillon. En quatre chapitres, le cinéaste suit le deuil d’un couple après que leur enfant se soit jeté d’une fenêtre pendant qu’ils faisaient l’amour. "Elle" (Charlotte Gainsbourg) et "Lui" (Willem Dafoe) se retirent à Eden, petite maison esseulée dans une forêt, afin d’en terminer avec cette passe difficile. Par un heureux hasard, "Lui" est thérapeute, et "travaille" donc les pensées obscures de sa femme comme s’il s’agissait d’un patient ordinaire. Sur un trop long segment psychanalytique qui plombe le film, le couple ne fait que s’engueuler et baiser, tout en cherchant à trouver une issue à son malheur. Le spectateur, lui, cherche aussi, et avec la même réussite que le personnage de Dafoe, c’est-à-dire aucune. Antichrist, au plus fort de son approche psychanalysante, est un long tunnel d’où ne ressort que l’admirable direction d’acteurs du cinéaste.

Film-brouillon donc, puisqu’à l’image des panneaux qui annoncent les chapitres, Antichrist fait le plein de ratures et d’imperfections. Lars Von Trier lance en l’air des idées, beaucoup de questions, et finalement aucune réponse. Incompréhensible. Pire encore, la lourdeur des symboles (on se souviendra quand même longtemps de ce renard) qui pleuvent dans la dernière demi-heure finit de parachever la bêtise de ce pensum dont le défaut majeur est de nous prendre en otages. Il pèse sur le film et ses personnages, une tension malsaine, accentuée dans la dernière bobine par la folie ravageuse de "Elle". Une folie d’autant plus perverse qu’elle s’accompagne de quelques plans dégoûtants, déjà commentés ailleurs, et sur lesquels nous n’avons que notre mépris à exprimer, surtout qu’on ne comprend pas leurs motivations.
Sans vouloir donner de leçons à Lars Von Trier, cinéaste dont on a plus haut vanter l’intérêt d’une partie de la filmographie (au passage, peut-on vraiment qualifier de mysogine un homme qui a offert ces quinzes dernières années, quelques uns des plus beaux rôles féminins de l’Histoire du septième art ? Si oui, revoyez les courageuses héroïnes de Dancer in the Dark et de Breaking the Waves) il aurait été préférable d’investir un peu plus le spectateur dans cette entreprise radicale. On en revient, au fond, toujours au même problème. Quand un personnage souffre à l’écran, il faut que le spectateur puisse identifier les causes de cette douleur pour au mieux la partager, sinon la comprendre. L’admirable Hunger réussissait le difficile tour de force de faire communier la destinée tragique de Bobby Sands avec une grandiose expérience spectatorielle. La mise en scène d’Antichrist, à de rares exceptions près, est trop peu sensorielle (ou alors beaucoup trop) pour impliquer pleinement le spectateur dans son délire. Impression que renforce le manque d’un manuel de survie adapté au trop-plein de codes indéchiffrables qui jallonnent le film, et qui au lieu de faire de ce dernier un objet intriguant, en font très vite une oeuvre repoussante.