Céleste surprise - Retour sur le festival Les Inattendus (Lyon, 2010)
Par Flavien Poncet, le 15 février 2010 2010 - hiver - 17:29
Sous le fleuve de l’actualité cinématographique s’est achevé fin janvier le festival lyonnais de cinéma (très) indépendant Les Inattendus qui a renoncé aux grandes pompes pour privilégier l’exaltation d’une production cinématographique peu commune et singulière, (très) indépendante disent-ils. L’occasion est donnée par ce festival bisannuel et ceux qui l’organisent de démentir l’équation qui entendrait que le cinéma ne se fête qu’en foule immense. Il se célèbre aussi en « petites prières » (d’après l’expression d’Alain Bergala), dans l’intime, en petite coterie cinéphile. Le goût de l’intime et de la proximité n’a pas contrarié la fréquentation de la salle puisqu’à plusieurs reprises elle s’est trouvée pleine, obligeant certains spectateurs à se tenir debout en pleine séance. Le festival Les Inattendus ne verse pas dans un rapport individualiste au film mais, en promettant d’accompagner chacune des œuvres par son auteur, rappelle que le cinéma constitue un terrain privilégié pour tisser du lien social.

Ce sont les microcosmes noués de tel festival qui favorisent l’émergence d’un cinéma modique en moyen et qui agissent comme des entailles dans le bloc d’un cinéma majoritaire. Affranchi d’un souci de rentabilité (toutes les séances sont entièrement libres d’accès), désintéressé d’une volonté mercantile, le festival des Inattendus se situe en contrechamp des manifestations cinéphiles rutilantes. Accomplissant sa programmation sur le seul critère de l’audace et des mérites du risque, Les Inattendus brassent, sans distinction, sans « discrimination positive », les longs et les courts-métrages, les films expérimentaux et les films d’animation, les fictions en image de synthèse ou les documentaires tournés caméra-épaule. Mu par le désir de constituer une sélection hétérogène, le festival ne soumet à son panel de films que la condition d’une marginalité.

Les Inattendus ont situé leurs projections dans un lieu obscur, qui n’en porte pas moins un nom illustre : L’Elysée. Il faut passer sous un large portique, comme il en est à l’entrée des grandes cours d’immeubles, et entrer dans patio avant que ne s’ouvre la porte du lieu-dit. Dans L’Elysée des Inattendus, se sont croisés les fantômes de films expérimentaux, d’installations vidéo ou de dessins animés. Au dehors de la salle, un bar jouxte un salon et une partie libraire. La librairie, par l’érudition de son étalage, avait honnêtement de quoi enthousiasmer le cinéphile bibliophile. Les éditions Re :Voir aussi bien que les éditions P.OL. ou Aléas constituaient, entre autre, la prodigieuse devanture. On pouvait y trouver quelques raretés épuisées comme, par exemple, l’ouvrage sur Jean Grémillon par Geneviève Sellier ou un bel exemplaire de L’usine aux images de Ricciotto Canudo.

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Parmi les œuvres programmées, qui toutes expérimentaient, quelques films ont manifesté une réussite artistique. Parmi eux le long-métrage Zanzibar Musical Club de Philippe Gasnier et Patrice Nezan, production ZDF/Arte, version de quatre-vingt cinq minutes, revendiqué par son auteur comme une résistance au pittoresque de la world music. En cela, le film se présente à l’opposé de la fresque cubaine Buena Vista Social Club. Aux mouvements de grue épiques de Wenders se substituent des cadrages plus rapprochés, un rapport plus intime avec les musiciens et une forme de mise en scène moins fabuleuse (le film laisse l’impression d’un filmage en pellicule alors qu’il n’a été filmé qu’à cinq personne avec un caméscope HD Panasonic et une petite Canon). Le film ne parle pas du whole world, il se situe entièrement à Zanzibar. Face à l’œuvre de Gasnier et Nezan, nous sommes moins des occidentaux qui assistons à des représentations musicales du Zanzibar que des spectateurs de cinéma qui partageons des concerts de Taarab et d’Unyago. Parmi les stars du genre, le film capte les prestations de Bi Kidude, femme de plus de quatre-vingt quinze ans. Première diffusion en France, avant sa télédiffusion sur Arte le 21 juin, lors de la fête de la musique, le film a déjà été programmé à Florence, Istanbul et Dubaï. En s’opposant aux magnificences de la forme, les deux auteurs participent à un geste de résistance, le cinéma peut encore cela. Résistant conte l’idéologie marchande de la world music, le film résiste aussi contre l’idéologie hégémonique du culturel américain. C’est par ailleurs précisément la condition du Zanzibar. Les Etats-Unis y sont très présents sur le plan idéologique et, a fortiori, politique. Le plan de cet enfant qui danse sur la musique traditionnelle du Zanzibar en même temps qu’elle fait éclater avec sa bouche un chewing-gum n’est pas sans évoquer, par extension, les Sciuscia de Rossellini ou De Sica. Film de lutte en creux, mais film de musique avant tout. La musique y sert de lien social, vieille rengaine, aux abords du cliché. A la différence que la musique du film conduit le montage, opérateur de connexion entre les regards, les présences des corps et des instruments. La musique, comme le cinéma, y sont des outils fédérateurs.

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Autre film du festival qui a employé le cinéma à une cause social : Le coq et l’hirondelle de Pilar Arcila et Jean-Marc Lamour. Réalisé dans le cadre d’un atelier du quartier Montgrand de Marseille, les cinéastes construisent autour de la vie d’un jeune garçon une romance moderne qui contourne les clichés du genre pour y trouver plutôt le plaisir de l’inattendu. Les démarches hésitantes des enfants, les chants méditerranéens qui circulent au cours du film, l’hybridité de la matière (le film a été tourné en 8mm avant d’être transposé sur mini-DV) produisent un film dont la vigueur singulière provient de la sincère fragilité. Dans l’ensemble, les œuvres de ce festival ont puisé leur valeur dans leur tentative, dans l’affirmation que l’art du cinéma ne se conditionne pas sur la seule raison d’une complétion mais sur l’authenticité du geste cinématographique (au risque de la candeur ou de l’emphase).

Deux dessins animés, au principe formel presque similaire, ont aussi expérimenté des modes d’animation. Une histoire de Sylvie Denet et Nous resterons sales d’Alexis Jacquant prêtent les traits dessinés à une volonté politique d’affranchissement. Le court-métrage de Denet compose, à coup de francs traits bleus, une variation sur les motifs de la liberté, de l’envol. L’œuvre de Jacquant élabore un psaume graphique à la mémoire des peuples pauvres, miniers semble-t-il. La facture de Nous resterons sales, qui laisse à penser une sorte d’aquarelle, fait résister sur un support doré l’image d’un corps que même les jets de Kärscher ne saurait débarrasser.

Ils sont nombreux les autres films que le festival a su mettre à disposition et qui ont marqué un véritable engouement pour les recherches formelles au cinéma. Dans leur ensemble, dans leur génie inventif ou dans leur honnête tentative, chacun des films défrichaient un sillon du cinéma, tel qu’il s’invente aujourd’hui, à l’orée d’un cinéma du « Je » que favorisent les petits caméscopes, au seuil d’un cinéma muséal qui s’affirme.

Images : Les Films du présent (Zanzibar Musical Club),






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



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