Quand j’étais chanteur (Un film de Xavier Giannoli)
Chanter pour qui ?
Par David Honnorat, le 3 octobre 2006 2006
Après un premier film prometteur (Les Corps impatients) et un second un peu bancal (Une Aventure) nous pouvions attendre le troisième long-métrage de Xavier Giannoli (Quand j’étais chanteur) partagé entre l’espoir de voir confirmer son tallent de cinéaste et l’appréhension de peut-être constater la persistance des quelques faiblesses de ses débuts. Présenté cette année à Cannes en compétition officielle, le film, loin de décevoir, nous ravit.

Alain Moreau (Gérard Depardieu), chanteur de bal, traîne son orchestre d’une boite à l’autre, les restaurants et les comités d’entreprise de Clermond-Ferrand se l’arrachent. Reprenant les plus grands succès de la chanson de variété il se plaît à voir du haut de sa scène les couples se faire sur la piste de danse. C’est ainsi qu’il remarque Marion (Cécile de France) qui, venue accompagner son patron (agent immobilier et ami d’Alain), est à l’origine d’un micro-scandale en repoussant violemment un homme qui tentait de la séduire.

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Dès lors Alain n’a plus qu’une idée en tête, tout mettre en oeuvre pour conquérir la belle trentenaire. On aurait alors pu s’attendre à voir le film se vautrer dans les poncifs de la comédie romantique, or, et c’est l’une des principales réussites de Quand j’étais chanteur, Giannoli exploite les clichés pour mieux les détourner. Ainsi, le personnage de Depardieu ultra-lucide sur son état aborde la jeune Marion en commentant son numéro de dragueur. Des paroles franches et quelques coupes de champagne plus loin, Marion finit par céder à ses avances.

Le moteur narratif du film ne sera donc pas le sexe, mais l’amour. Chaque scène, chaque chanson, aura désormais pour rôle de remplir l’acte sexuel initial de sentiments amoureux. Marion, troublée, aura d’abord du mal à comprendre comment elle a pu succomber et c’est à cette question que tentera de répondre le spectateur impliqué. On scrute les visages et les silences à la recherche de preuves d’amour, pris entre l’incohérence de ce couple que soulignent la lucidité d’Alain et le scepticisme de Marion, et l’évidence des corps, de leur union immédiate. Est-il possible qu’elle finisse par l’aimer ? Le doute est d’autant plus grand que le film travaille à remettre en cause toute les trajectoires. L’exposition des clichés, assumés par le film et les personnages, permet de mettre en évidence un paradoxe essentiel. En effet, Alain Moreau est ancré dans son statut de chanteur de bal, dans son petit succès régional, et dans le même temps il a constamment l’occasion de s’en détacher. Entre la routine des boîtes tamisées la nuit et la variété des décors fréquentés le jour (Marion fait visiter des maisons à Alain) s’exprime le champs du possible pour le personnage de Depardieu. Le cliché défaillant est ainsi paradoxalement justifié par cet espace de liberté. Alain Moreau est d’autant plus lui même qu’il aurait pu être un autre, qu’il aurait pu être ailleurs.

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On pourrait rapprocher Quand j’étais chanteur de Lost in translation de Sofia Coppola. Dans les deux cas il s’agit d’assister à la naissance des sentiments entre une star sur le retour (Depardieu / Murray) et une jeune fille perdue (Cécile de France / Scarlett Johansson). On trouve dans les différences entre ces deux histoires des ressemblances plus profondes. D’abord, dans Lost in translation, la situation est inversée à Tokyo il n’y a que Charlotte pour reconnaître l’acteur blasé incarné par Bill Murray, à Clermond en revanche tout le monde sauf Marion connaît Alain Moreau. L’attitude des deux hommes est aussi sensiblement différente. Dans Lost in translation, Bob Harris est désabusé, fatigué. Alain, lui, n’est rien d’autre que lucide, totalement conscient de ce qu’il est, et d’accord pour l’être. Le premier est écrasé par la fatalité d’un destin qu’il ne supporte plus et auquel il voudrait échapper juste le temps d’une amourette, même platonique. Le second au contraire est entièrement libre, il voudrait s’attacher.

Mais Quand j’étais chanteur est avant tout une grande réussite formelle. A l’instar de ce qu’il avait pu montrer dans ses deux précédents films, Giannoli promène une caméra sensuelle entre les corps et les visages de ses personnages et encadre ainsi avec style les paroles et les gestes. La mise en scène joue habillement des cadres, des espaces et des lumières pour refléter l’état d’esprit réel ou affiché des personnages. L’enchaînement des chansons semble également permettre une certaine lecture du récit, ce qui nous amène à la question de la chanson au cinéma. J’avais pu l’évoquer dans l’analyse de Jean-Philippe, il semble que le métier de chanteur suppose un certain rapport au public. Que l’on soit "le rockeur de tous les français" ou un simple chanteur de bal, l’essentiel semble être pour celui qui chante de percevoir une certaine vibration chez ceux qui l’écoutent. Le public est absolument déterminant, si bien que Johnny ne peut exister dans une boîte de province et qu’Alain Moreau ne saurait affronter un Zenith. Parfaite cohérence entre "ce que l’on est" et "où l’on est", le défilé des décors et ce moment de grâce au sommet des volcans prennent tout leur sens ; en visitant ces maisons, Alain fait mine de chercher qui il est. Mais il sait déjà, en tous cas, avec qui il veut être.

- Lire l’analyse critique du précédent film de Xavier Giannoli : Une Aventure
- Lire l’analyse critique de Jean-Philippe, un film de Laurent Tuel

Images : © Stéphanie Di Giusto






A l’occasion de la sortie du nouveau film des frères Dardenne, Le Silence de Lorna, et après celles d’Eldorado et de JCVD, Fin de Séance vous propose un top 5 spécial Belgique.

  1. C’est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux et André Bonzel
  2. Quand la mer monte de Yollande Moreau et Gilles Porte
  3. Les Convoyeurs attendent de Benoit Mariage
  4. Calvaire de Fabrice du Weltz
  5. Et bien entendu n’importe quelle oeuvre des frères Dardenne


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