A raison d’un film tous les deux ans depuis 1998 et Sixième sens, l’œuvre déterminante de M Night Shyamalan explore l’Amérique d’aujourd’hui à travers le prisme du cinéma fantastique. Mais au lieu d’extra-terrestres, de fantômes, de super-héros ou de monstres - comme ce fut le cas dans ses cinq premiers films distribués en France, le cinéaste nous offre ici un thriller dont la menace n’est rien d’autre que la nature elle-même. Revancharde, cette dernière est à l’origine, dans le Nord-est des Etats-Unis, d’un phénomène qui pousse les habitants de la région à se suicider. Elliot Moore, professeur de biologie à l’Université, tente de sauver sa vie et celle de ses proches en prenant la fuite en pleine campagne.Comme un rituel, M. Night Shyamalan avait pour habitude jusque là d’apparaître dans tous ses films, dans le rôle d’un personnage secondaire de grande importance. Pourtant, pas de trace apparente du plus célèbre Indien de Hollywood dans Phénomènes. Les échecs public et critique de La Jeune fille de l’eau auraient-ils froissé le cinéaste américain le plus excitant de la décennie, et le seul à vraiment prendre des risques dans ses choix narratifs et esthétiques… ? La réponse semble être oui. Mais à bien regarder le générique de fin, on s’aperçoit de la présence de son nom au casting, en face du prénom Joey, ce personnage indésirable qui parasite de loin le couple star du métrage, et dont le spectateur n’entendra que très brièvement la voix au téléphone. Shyamalan semble de prime abord s’être auto-censuré, las d’entendre son jeu critiqué film après film. Pour autant, ce personnage, bien que jamais présent à l’écran, n’est pas sans importance dans le récit, puisqu’il est à l’origine du léger conflit qui oppose Elliot Moore (Mark Wahlberg) à sa femme Alma (Zooey Deschanel), et qui souligne encore une fois que dans le cinéma de Shyamalan, la grande histoire est toujours accompagnée de celle plus personnelle, et toujours conflictuelle, d’un personnage au sein d’un couple ou d’une famille, le tout supervisé de près par un enfant. Mais pour en revenir à Joey et son « interprétation » par le cinéaste, on extrapolera en disant simplement que son absence à l’écran va de paire avec l’appauvrissement formel du film par rapport à ses prédécesseurs, comme si, pour parler franc et simple, Shyamalan avait tout simplement voulu en faire moins.

Terminés donc, les plans-séquences et les sucadrages sur-signifiants. La mise en scène de Phénomènes est d’une sobriété étincelante qui fait du champ-contre-champ presque une norme alors que ce procédé était jusqu’à présent proscrit dans l’œuvre de Shyamalan. Ce dernier répète d’ailleurs que son dernier film n’est rien d’autre qu’une série B, puisse t-elle être la meilleure de l’année. L’ambition subsiste donc, mais les moyens mis en place pour y parvenir sont moindres. A la photographie, Tak Fujimoto, déjà auteur des splendides atmosphères de Sixième sens et Incassable, semble lui aussi bridé et confiné à un travail plus classique, qui ne lui permet pas, malgré des cadres et des couleurs formidables, d’accoucher d’un univers personnel et spécifique. Quant à la partition musicale, toujours signée par James Newton Howard, elle souffre de la comparaison avec d’illustres modèles, récents ou plus anciens (Les Oiseaux de Hitchcock surtout), et qui d’une manière générale parasitent la lecture que l’on peut avoir du film.

Comment en effet ne pas penser à la récente Guerre des mondes de Spielberg, qui évoque comme Phénomènes l’Amérique d’aujourd’hui, marquée de l’intérieur par le traumatisme du 11 septembre 2001. Ces deux (science-) fictions cernent avec intelligence la paranoïa qui sévit actuellement de l’autre coté de l’Atlantique. Peur d’une nouvelle attaque terroriste (dans les deux films on attribue la cause des événements au terrorisme, comme par réflexe), repli sur soi communautaire ou individuel (le personnage de Tim Robbins ne serait-il pas le cousin de la vieille dame isolée du monde qui recueille la famille Moore à la fin de Phénomènes), et dénonciation du peuple américain qui agit comme un seul homme, ensemble et droit dans le mur. L’originalité de Phénomènes réside dans ce détail scénaristique qui permet aux personnages de sauver leur peau en s’isolant du monde. Loin du cliché du genre horrifique qui veut qu’en groupe on a plus de chances de s’en sortir, le nouveau film de Shyamalan déconstruit cet adage en soulignant que le collectif et l’union, sont ici synonymes de mort certaine. Quand enfin un militaire un peu benêt prend le contrôle de l’un de ces groupes, c’est alors une critique du peuple américain aveuglé par les campagnes militaires du pays qui s’édifie comme sous-texte au film. Le message le plus virulent de Phénomènes reste cependant celui qui touche à l’écologie. Les plantes, grâce au vent, tuent, et se vengent de ce que l’Homme a pu faire de mal à la Nature. Chez Spielberg et H G Wells, cette dernière sauve l’espèce humaine en attaquant l’envahisseur extra-terrestre, mais chez Shyamalan, Elle se rebelle et nous adresse un avertissement, que l’on aimerait croire sans suites, mais l’épilogue parisien en décide autrement. M. Night Shyamalan est un cinéaste dans l’Air du temps, conscient des enjeux écologiques d’aujourd’hui, et toujours autant au fait des problèmes de l’Amérique contemporaine. En celà, Phénomènes est d’une incontestable utilité dans le paysage cinématographique américain et mondial.

Film écologique et politique, Phénomènes est avant tout un thriller passionnant qui impose d’entrée de jeu sa puissance et sa beauté. Les premières cinq minutes sont à la fois terrifiantes et remarquables. Le poumon de New-York, Central Park, est touché par une vague de suicides. Une jeune femme se plante dans le cou la barrette qui servait à tenir sa coiffure. Au même moment, à quelques mètres de là, les ouvriers d’un chantier se jettent du haut de l’immeuble dans lequel ils travaillent, rappelant au spectateur les sauts désespérés des prisonniers du World Trade Center le 11 septembre 2001. Dans ces scènes d’introduction, le sang coule, les corps inanimés s’amassent. Phénomènes est le premier film de Shyamalan rated R aux Etats-Unis (interdit aux mineurs non accompagnés). C’est aussi son film le plus lisible. Comment ne pas voir dans la fuite de la famille Moore, autre chose qu’un scénario directement inspiré des Oiseaux de Hitchcock. Quand le film se déplace à Philadelphie pour retrouver les protagonistes principaux, c’est un policier qui prend son arme de service pour se tuer au beau milieu d’un carrefour. Son arme servira par la suite aux suicides d’autres passants autour de son futur cadavre. Le scénario du film ainsi posé, Shyamalan dévoile très vite les tenants et les aboutissants de l’intrigue, pour se concentrer sur le ressenti du spectateur face à un script radical, qui bien que politique et concerné, prône avant tout les effets de terreur inconfortables, comme lors de l’aparté glauque et mystérieux dans la maison retranchée de la vieille dame, où encore à travers des fulgurances glaçantes, quand par exemple l’on découvre à la faveur d’un recadrage, des corps pendus aux arbres, où le suicide d’un homme happé par une tondeuse à gazon. L’auteur de Signes nous rappelle alors qu’il compte parmi les cinéastes les plus doués pour faire naître le malaise chez le spectateur au détour d’une scène annodine.
Intelligent et effrayant, Phénomènes réussit le tour de force de faire peur avec du vent. L’absence physique du Mal dans cette histoire souligne encore plus l’idée que l’on peut se faire d’un pays devenu méfiant envers tout ce qui est étranger et qui pourrait nuire à la nation. Le film dit aussi que les américains (et plus généralement les occidentaux - cf. l’épilogue parisien), trop repliés sur eux, ne comprennent pas le monde, et ne voient pas qu’ils sont la cause du phénomène, du désastre. C’est leur paranoïa, leurs craintes, qui se retournent contre eux. L’Homme a créé le monstre qui viendra à bout de son espèce ! Dans le cinéma de Shyamalan, il n’y a définitivement pas de films mineurs, seulement des œuvres qui font évoluer le genre et comprendre notre époque.
Lire l’analyse critique de La Jeune fille de l’eau