L’affaire est depuis longtemps entendue : Elvis Presley est aussi illustre chanteur qu’il est piètre comédien. Un déhanché torride ne garantit pas une sensibilité de jeu. Sinon, c’est s’appeler Marlon Brando. Ce-dernier avait été prévu initialement, avec Frank Sinatra, pour jouer Pacer, le rôle finalement interprété par Elivs Presley dans Flaming Star (Les Rôdeurs de la plaine - 1960) de Siegel.Pacer est un indien intégré dans une société de colons blancs. Sa mère, Neddy (Dolores Del Rio), d’origine indienne s’est remariée avec Sam (John McIntire), un homme blanc, lui-même père d’un fils, Clint (Steve Forrest). Les codes du western rencontrent ceux de la "comédie du remariage" chère à Stanley Cavell. L’ouverture du film, dans laquelle Presley, comme le veut son contrat, nous gratifie de ses talents de chanteur en jouant la chanson éponyme, situe l’action dans le cadre du western et amorce une ambiance digne d’une comédie à la Mankiewicz. Très vite le film bivouaque et aborde sans détour les problèmes discriminatoire d’ordre racial et dénonce, comme le veut la subversion hollywoodienne, les méfaits du lynchage. Au regard de 2009, Flaming Star dément son allure désuète et présente de façon actuelle un traitement du racisme et de ses manifestations ségrégationnistes. Or, Siegel n’est pas Lang (Fury) ni Ford (Vers sa destinée). Le lynchage n’est pas entendu sous une optique universelle mais devient l’objet plus particulier d’un "ici et maintenant" de l’histoire américaine. Siegel recouvre cela aussi, le passage d’une grande forme de l’histoire à une histoire plus particulière. Aux grandes fulgurantes critiques des classiques succèdent un ton minorant. Siegel se recoupe avec Lumet sur ce plan, faisant de la justice non plus l’accomplissement idéal de la loi mais la manifestation déréglée d’une utopie. Aux bons sentiments sur lequel s’introduit Flaming Star s’ensuit une révélation brutale de la réalité. Ce surgissement brusque est capital dans le cinéma de Siegel, il témoigne, en-deçà d’un monde fourbe, d’une réalité trop intensément complexe pour que l’appareil cinématographique puisse en saisir l’ensemble.

Alors que Neddy, la mère indienne, et Pacer sont fort bien intégrés auprès de la communauté blanche de la town voisine, l’attaque inopinée d’une tribu indienne adjacente -qui ne souhaite que recouvrer ses terres- enclenche la ségrégation des deux personnages. Innocents dans cette attaque, ils se proposent, pour échapper au lynchage mais aussi par soucis de réconciliation des deux peuples auxquels ils appartiennent, de s’employer à titre de médiateur afin de régler pacifiquement le conflit. Entreprenant un geste raisonnable, et réfutant a priori tout comportement guidé par les pulsions des affects, les deux indiens se présentent au chef de la tribu révoltée pour apaiser le conflit. Un enchaînement simultané d’évènements imprévus, où un indien assassine à nouveau un blanc tandis que plus loin la paix venait d’être négociée, perturbe l’achèvement du projet pacifiste et relance le film sur une voie plus active et plus désespérée encore.

Par là, Siegel expose une idée toute hégélienne, reposant sur sa fameuse "ruse de la Raison" qui constitue l’histoire, sur le mode dialectique mais aussi téléologique, comme une suite contradictoire d’évènements de laquelle résulte l’aboutissement du projet parfait de la Raison. Hégélien, Siegel se révèle classique en un sens. En ce sens puisqu’il n’accomplit pas une idée de l’histoire que Foucault cerne dans « L’archéologie du savoir » et qui consiste à saisir la progression historique sans continuité, comme une succession de ruptures, de seuils, de réminiscences et d’alternatives. Sans évènements hasardeux, a contrario des films de Cassavetes, le récit est linéaire et suit une trame univoque, distribuant parfois les évènements à travers un montage simultané. Cette nécessité du récit -nécessité puisque chaque acte répond à l’impérative aristotélicienne du "bel animal"- ne correspond pas aux motifs de la "modernité" qui s’accomplit la même année. 1960, c’est L’Avventura, A bout de souffle, Shadows, … Faudrait-il dès lors prétendre que Siegel n’est pas de son temps ? Ce serait croire, à l’instar de Fabrice Revault d’Allonnes, qu’il n’existe qu’un unique ensemble de modernité. Siegel, s’il ne rejoint pas les Auteurs modernes, préfigure la modernité des années 70. Couplé avec Sergio Leone ou Sam Peckinpah, Don Siegel offre une vision retraduite des codes du genre. Tandis que le système hollywoodien souffre d’un déclin, économique et artistique, Siegel réactualise les mythes hollywoodiens. Le plan final, qui laisse s’échapper Presley au loin, ne porte pas tant la star au nue qu’il laisse s’évanouir la préciosité des icônes. A cette image ultime, revient à l’esprit la masse Wayne qui s’échappe, dans l’embrasure d’une porte, au terme de La prisonnière du désert.
Comptant parmi les premiers films de son auteur, Flaming Star ne regorge pas encore des forces expulsives qui caractériseront A bout portant ou L’inspecteur Harry. Que ce soit dû aux contraintes imposées par le régime de production de la Warner ou à l’hésitation de la virulence de Siegel, Flaming Star -que Presley y joue bien ou mal- importe comme un lancement perceptible des grandes lignes de l’œuvre de Siegel.
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