Rest is Silence (Un film de Nae Caranfil)
Cinéma roumain : y’a pas que la palme d’or !
Par Morgane Pichot, le 14 mai 2008
Un an après la palme d’or, le cinéma roumain est plus que jamais vivant. Depuis 4 mois, 3 semaines et 2 jours (de Cristian Mungiu), California Dreamin (de Cristian Nemescu) et Love Sick (de Tudor Giurgiu) ont eu droit a une sortie hexagonale modeste. Nombre de films très attendus des cinéastes de la nouvelle génération sont en cours de réalisation. Mais aujourd’hui, il existe un film, intitulé Rest is silence en version internationale ; le titre français, cité ça et là, n’est qu’une simple traduction, mais il ne peut être officiel étant donné qu’à l’heure actuelle, aucune date de sortie n’est fixée en France pour cette plus grosse production de l’histoire du cinéma roumain ! Il arrive pourtant des choses très étonnantes. UGC, plus connu pour sa stratégie commerciale que pour son action culturelle, a réitéré cette année, le 11 mai, sa journée européenne. A cette occasion, des films venant de toute l’Europe sont projetés. Nous y étions et Rest is silence aussi...

Réalisé par Nae Caranfil en 2007, ce projet de longue date, mélange de réalité et de fiction, revient sur la réalisation du premier long-métrage roumain en 1911 : La guerre d’indépendance de Grigore Brezeanu. Le scénario a été écrit avant 1989, avant la chute du conducator Ceaucescu. En 1993, le cinéaste tente de le réaliser mais n’y parvient pas pour diverses raisons, surtout budgétaires. Toutefois, Il ne laisse pas tomber le projet et remporte le prix du meilleur scénario au Festival International du Film de Paris en 1995. Entre temps, il réalise Philantropique, qui rencontre du succès sur son territoire et vaut au metteur en scène une certaine estime à l’étranger. Cristian Comeaga, producteur et collaborateur de longue date de Nae Caranfil s’explique sur le long aboutissement du projet : « l’ampleur et la nature du projet ont été un stimulant incroyable mais nous avons compris d’emblée que celui-ci mettrait du temps à aboutir. Le marché roumain a considérablement évolué et c’est sans doute seulement dans le contexte actuel que monter un tel film a été possible. »

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Son système de production est à l’image des bouleversements que connaît ce milieu à l’heure actuelle en Roumanie. Au départ, une coproduction avec l’étranger, et notamment Canal +, avait été envisagé. Mais depuis la décennie 90, les pays comme la Roumanie sont jugés trop risqués par la chaîne…C’est une réalisation pharaonique, son budget est un record national (loin de la moyenne par film entre 200 000 et 500 000 euros pour les productions roumaines, entre 500 000 et 1 million pour les coproductions). Un produit 100% national pour 2,4 millions d’euros. Les sources budgétaires sont divisées ainsi : 12 % du Centre National de la Cinématographie (crée en 2001 sur le modèle du CNC français, il est actuellement en pleine réhabilitation après des scandales de corruption au profit des cinéastes de la génération communiste et au détriment des jeunes aujourd’hui primés à l’international), 14% du groupe Realitatea, 9,5% de la chaîne nationale TVR, 8% du producteur Domino Films, 15,5 % du groupe d’investissement AVRIG, et 41% de 12 compagnies publicitaires ! (Une loi nationale permet aux agences publicitaires d‘investir directement auprès des sociétés de production la moitié de ce qu’elles doivent engager légalement dans la production cinématographique roumaine)

« […]l’avenir est aux productions nationales du point de vue des histoires, avec des particularismes culturels bien marqués. On constate désormais un dynamisme certain au niveau de la production locale et je crois que nous verrons de plus de films montés strictement en Roumanie. C’est d’ailleurs logique, puisque sur tous les marchés du monde, il y a le film américain et le film national. » (Cristian Comeaga) Espérons cependant que « montés » ne deviennent pas « montrés strictement en Roumanie » car à l’heure où j’écris ces lignes, le film est sorti en Roumanie mais aucune date n’est encore prévue pour la France. Il a été exceptionnellement projeté en version originale sous-titrée anglais aux UGC Ciné cité de Paris et Lyon dans le cadre de la journée européenne du 11 mai 2008. Mais ce ne sont pas les quelques personnes qui l’ont vu dans ce cadre qui forment un public hexagonal et risquent de convaincre les distributeurs ! Quand les cinéastes roumains ont de l’audace, il serait ironique que la France, pays ouvert à la diversité culturelle, qui a révélé via Cannes le cinéma roumain au monde entier, fasse marche arrière...

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Ce film historique en costumes est un pari osé de la part d’un cinéaste déjà atypique dans le paysage du cinéma roumain contemporain. Entre deux générations, il sort des sentiers battus et des caractéristiques attribués ordinairement à ses comparses. Son film est esthétiquement et scénaristiquement très différent de ceux réalisés par Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest), Cristi Puiu (La mort de Dante Lazarescu) etc... Rest is Silence est insolite dans le paysage cinématographique national contemporain, que ce soit par son mode de production ou à travers ses caractéristiques proprement filmiques.

Le titre correspond aux derniers mots d’Hamlet dans la pièce de Shakespeare. Le film a des allures et une mise en scène souvent théatrales, en référence bien entendu au film de Grigore Brezeanu (tourné à une époque où la légitimité du cinéma n’est rendu possible que par la référence à l’art theatral ou littéraire) : peu de changements de pièces dans le même plan, filmage de face ou de profil, jeu des acteurs...L’esthétique rappelle aussi les grands films historiques avec leurs costumes, l’architecture...C’est peu de dire que cela contraste avec le coté "béton" des derniers films roumains qui font plus référence au traumatisme de la dictature du "penseur du Danube" qu’à l’histoire plus ancienne du pays et surtout de son cinéma, nationalisé depuis 1948 et jusqu’à la libération, avec tout ce que cela sous-entend de propagande, de censure et de repli sur soi.

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La mise en scène de Nae Caranfil n’est pas novatrice mais son sujet l’est : c’est peut-être en évitant l’histoire récente du pays et en se consacrant à une époque plus ancienne que le cinéaste montre comment la cinématographie s’est libérée d’un passé pesant. A l’inverse, on peut aussi penser que les films historiques étaient à la mode pendant le communisme, surtout sous Gheorgiu-Dej, et que Nae Caranfil (ses premiers films datent de la dictature), qui a tenu parfois des propos nostalgiques douteux, cherche à se distinguer pour réhabiliter le film de genre. Peu importe, ce film est un bon film, un de ses films en miroir qui font référence directement au milieu, à l’image du Boulevard du crépuscule de Billy Wilder etc... Un hommage au septième art. Car La guerre d’indépendance, c’est l’équivalent de L’assassinat du duc de guise en France en 1908 : le film soutenu par les politiques de l’époque et les grands acteurs de théâtre, il a, en gros, donné une nouvelle image du cinéma auprès de la bourgeoisie qui le voyait comme une distraction vulgaire pour les pauvres.

A noter : une originalité moderne qui distingue Nae Caranfil de ses compatriotes et le film des règles du genre ; avec l’utilisation de différents régimes d’image : les photogrammes d’archive ; et surtout la séquence de quelques minutes en animation, au moment où le réalisateur Grigore Brezeanu va à Paris pour faire développer son film (il n’y avait pas de laboratoire national à l’époque !). Plutôt que de tourner en décors artificiels, et surement par manque de moyens (malgré le budget exceptionnel pour un film roumain !) pour aller filmer en France, le cinéaste a choisi cette solution assez déroutante du dessin animé. Tout ce film relève d’une démarche singulière, Nae Caranfil mérite une reconnaissance internationale. La liberté d’un cinéma s’exprime aussi par sa diversité et ses personnalités.

L’une des dernières scènes renoue avec le ton cynique de la culture roumaine qu’on retrouve dans tout ce cinéma contemporain, 12h08 à l’est de Bucarest et California Dreamin’ notamment. Quand la jeune femme admirée par le réalisateur brule vive sur scène devant son fils, c’est brutal et inattendu. Le cinéma roumain est plein de ses surprises, de ses métaphores (le feu vient des pellicules du sous sol...). C’est peut-être sa véritable marque contemporaine, celle d’un héritage culturel complet (littéraire et théatrale, mais aussi et surtout philosophique), dont l’esthétique néoréaliste n’est qu’un aspect, face auquel Nae Caranfil propose une nouvelle ligne.

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Le film a lancé un nouvel espoir pour la production nationale, il illustre une volonté d’indépendance financière. De nouveaux modes de production deviennent majoritaires : les coproductions avec la télévision, les producteurs indépendants, les sponsors privés…Pour donner une véritable chance au cinéma roumain, le reste de l’Europe et du monde ne doit pas soutenir uniquement les films qu’il a co-produit , afin que la Nouvelle Vague n’en soit pas une et laisse place à une renaissance totale d’un cinéma national déjà très fragilisé par une exploitation dans un état désastreux (en 2000, il y avait 400 salles, en 2007, il en restait 35 pour 22 millions d’habitants !). Et surtout, il s’agit pour l’étranger de ne pas tomber dans l’effet mode qu’elle a elle-même crée en ne diffusant que les films (que je ne renie en aucun cas) qui correspondent à ce qu’on a voulu définir de ce cinéma : une esthétique néoréaliste et des sujets sociaux et historiques plutôt engagés... Une sortie prochaine est annoncée, à suivre donc. En attendant, Radu Muntean (Le papier sera bleu en 2006) présente son film Boogie à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes 2008, il n’y a pas une édition depuis 2001 qui ne sélectionne pas un film roumain...

- Lire l’analyse critique de 12h08 à l’est de Bucarest
- Lire l’analyse critique de 4 mois, 3 semaines et 2 jours
- Lire l’analyse critique de California Dreamin’

 






Pour la sortie du nouveau film de M. Night Shyamalan, l’excellent Phénomènes, la rédaction de Fin de Séance a concocté un nouveau Top 5 sur le thème du suicide :

  1. Les ados de Virgin Suicides de Sofia Coppola
  2. Le culte Harold et Maude de Hal Ashby
  3. Le suicide de Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard
  4. L’honneur des soldats japonais dans Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood
  5. Le suicide de Grosse Baleine dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Sans oublier le méconnu Suicide Club de Sion Sono, et l’hommage rendu à Kurt Cobain par Gus Van Sant dans Last Days



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

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