Mammuth (Un film de Gustave Kervern & Benoît Delépine)
Comédie intime
Par Flavien Poncet, le 27 avril 2010 2010
Le cinéma français est en crise. On le dit partagé, d’après le Club des 13, entre deux extrêmes économiques : les gros budgets et les petites productions. On le dit aussi souvent, avec beaucoup d’inconsidération, gangréné par la lourde tradition d’un cinéma à l’européenne qui privilégie la personne de l’auteur au sujet de l’œuvre. En favorisant l’auteur à l’œuvre, le « je » s’exacerbe au dépend de l’expressivité propre du film. Entre les films intimistes sclérosés par la morosité et les comédies populistes au vulgaire, remarquables sont les films qui concilient la singularité de leur auteur et le caractère proprement narratif et esthétique de leur œuvre. Gustave Kervern et Benoît Delépine, avec Mammuth, leur quatrième long-métrage, réussissent l’alchimie en rompant la dichotomie répandue dans la production globale du cinéma français. Qui pour prétendre sans mauvaise foi, devant leurs films comme devant ceux de Michel Hazanavicius , Luc Moullet, Quentin Dupieux ou Riad Satouff, que le cinéma français ne sait pas être comique et singulier dans le même temps ?

Enfants de la télévision, Kervern et Delépine exportent au cinéma, depuis trois longs-métrages déjà, les personnages, les situations et les regards qu’ils ont élaboré dans l’émission Groland. Or à mesure qu’ils étoffent leur Œuvre, leurs films s’affranchissent de l’humour noir grolandais pour conquérir le terrain de l’affectif et de l’expérimental. Mammuth raconte l’aventure de Serge « Mammuth » Pilardosse, charcutier d’abattoir à la retraite, contraint de partir chercher une dizaine de fiches de paye auprès de ses anciens employeurs s’il veut bénéficier de la caisse de retraite. Mais aucun des anciens endroits où il a travaillé ne peut lui délivrer une garantie de travail. Face aux refus et aux mépris, il abandonne ses démarches et préfère recouvrer sa jeunesse d’antan auprès de sa nièce autiste. Ainsi, de la comédie sociale (où nous avaient laissé les deux cinéastes avec Louise-Michel), Mammuth bascule, à mesure que le film progresse, dans l’essai cinématographique. En se défaisant progressivement de toute visée narrative (subvertissant par là la fonction initiatique usuelle au road movie), Kervern & Delépine prêtent au film un autre projet que celui d’une libération. Mammuth déploie moins le récit d’un voyage émancipateur qu’il entreprend l’archéologie des années 70.

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Mammuth est un fossile de ces années propices, dans lesquelles il avait vingt ans (comme Depardieu). Arborant le look de la décennie, beatnik sur le tard, portant des T-shirt à la gloire des fastes années 70, son voyage sur le lieu de ses anciens emplois éveille ses souvenirs forclos depuis cette époque, notamment le décès accidentel de sa petite amie (Isabelle Adjani) dans un accident de moto. A mesure que Mammuth avance dans sa démarche, il croise à la volée des situations typiques des années 70. Ainsi il trouve, dans la demeure de son frère, une nièce performatrice et un jardin d’art contemporain de la fin des années 60, début des années 70 type Land Art de Robert Morris ou installation conceptuelle de Joseph Beuys. La sous-exposition et la faible sensibilité de la pellicule employée par le directeur de la photo Hugues Poulain permettent en même temps de recouvrer une esthétique visuelle estampillée 1970. Par le truchement de Mammuth les deux cinéastes entreprennent la fouille d’une époque bannie pour en sourdre la radieuse désinvolture.

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Faisant équipe avec la même troupe d’acteurs (Yolande Moreau et Bouli Lanners, pour ne citer qu’eux), l’intégration de Gérard Depardieu et d’Isabelle Adjani dans le cinéma de Kervern & Delépine ouvre leur Œuvre au champ plus classique du « Cinéma Français ». Le ton global de Mammuth délaissant le potache pour tendre à la poésie (obtenue en grande partie par la délicate musique de Gaëtan Roussel), le monde que laisse habiter l’aventure de ce vieux retraité à substitué à l’absurde de Louise-Michel une plus grande introspection. Faut-il en conclure que les auteurs ont délaissé le ton de la comédie pour verser, à leur tour, dans un cinéma égocentrique et de pose ? Non, à la différence de nombreux maigres films, certes, portés par d’audacieux et nécessaires projets plastiques, et contrairement aux gros produits industriels (des films les appelle-t-on encore), Mammuth réussit la difficile opération d’exposer les névroses et les désirs contenus de son personnage, a fortiori ceux aussi des auteurs qui l’ont écrit et filmé, et de prêter à rire sans cynisme. D’aucuns ont pu écrire, dans des revues a priori illustres, que les deux cinéastes posent davantage qu’ils ne saisissent de poésie. C’est sans compter, et donc sans avoir vu, combien Kervern et Delépine paraissent en retrait dans leur film. Ne sentant plus le besoin de marquer leurs effets ou de signer leur réalisation par un style prononcé (comme ce pût être le cas avec Aaltra et Avida), Kervern et Delépine font preuve d’une sagesse épanouie dans leur mise en scène, à l’instar de " Mammuth " qui s’élance tranquillement sur moto, les bras levés en signe de plaisir, sans fioritures (sinon cette longue chevelure blonde visiblement empruntée au Rourke d’Aronofsky).

Images : © Ad Vitam






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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