Décidément Honoré tourne vite. A peine deux ans après Dans Paris et un peu plus d’un an après Les Chansons d’amour, le cinéaste signe avec La Belle personne une adaptation libre de La Princesse de Clèves en réaction à une diatribe à l’égard du roman lâchée par Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle. Le récit de Madame de la Fayette, largement remanié, est ici transposé au cadre bourgeois et contemporain d’un lycée du 16ème arrondissement de Paris.Recueillie par sa tante à la mort de sa mère, la jeune Junie, débarquée d’Henri IV rejoint la classe de son cousin. Dès les premiers plans on le constate, La Belle personne est "l’anti-Entre les murs". D’un bout à l’autre de Paris, d’un bout à l’autre du cinéma français, se déploie entre ces deux films le spectre entier du cinéma d’auteur, mais aussi le panel quasi-complet de la société française. D’un côté donc, la jeunesse aisée de l’ouest parisien, percluse d’un romantisme vague et dont les bravades occasionnelles servent à afficher les certitudes que lui permettent son niveau social et son éducation. Cette jeunesse là n’est sensée douter de rien, l’avenir lui tend les bras. A l’autre bout de la ville, au contraire, la réussite semble être une gageure : on ne parle pas d’Henri IV blasé, on rêve d’y aller. Les choses, pourtant, ne sont pas si simples et dans la collision des deux films c’est plutôt pour les enfants de Cantet que l’on nourrit le plus d’espoir. Avec force et fraîcheur les gamins d’Entre les murs manient certes une autre rhétorique mais au-delà des difficultés du quotidien ils arrivent à nous convaincre qu’on pourra compter sur eux pour faire la France de demain.

Mais si l’on peut établir cette opposition entre les personnages des deux films, il ne faut pas perdre de vue que les démarches de leurs cinéastes respectifs sont radicalement différentes. Alors qu’Honoré réalise un geste politique à portée artistique, il s’agit davantage pour Cantet d’un geste artistique à portée politique. Pour les deux, l’école n’est que le théâtre d’une expérience visant un sujet plus vaste : synthèse miniature de la République pour Cantet et bouillon de sentiments pour Honoré. Quoi qu’il en soit, le fossé entre les deux films est avant tout cinématographique. Cinéaste du réel, Cantet, qui assure n’avoir jamais cherché à faire un beau plan, travaille la mise en situation, cultive un regard neutre qui ne s’écarte jamais du point de vue initial et échappe à toute forme d’intimité. Le film d’Honoré est quant à lui essentiellement intime ; l’objet même des cours est tourné vers la sentimentalité. Dernière opposition, il semble que le cinéma de Cantet a surtout à voir avec la vie tandis que celui d’Honoré, habillé de froideur contemple la mort. La mort est à la fois pour le cinéaste une obsession sensible (elle est présente dans tous ses films jusqu’à aujourd’hui) et le mode sur lequel il approche la cinéphilie : il semble une fois de plus que La Belle personne exhume les "cadavres" de la Nouvelle Vague. Louis Garrel et Léa Seydoux ressuscitent les Léaud et Karina des années 60 et côtoient quelques vestiges de l’époque (le jukebox de Bande à part, les tables en bois des 400 coups, les billets doux de Baisers volés...).

Film profondément enraciné dans l’histoire du cinéma, La Belle personne emprunte aussi largement aux films en costume. En adaptant à notre époque le roman de Madame de la Fayette, Honoré fait en fait le chemin anachronique inverse du Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Dans l’éloquence des regards de la première scène, dans les présentations en marche sous les arcades du lycée, dans les visages pâles et les cheveux longs évoquant poudre et perruque on retrouve l’esthétique des films de cour. Le cinéaste exploite ainsi tout le potentiel romanesque de ce style de mise en scène tout en travaillant un sujet d’autant plus actuel que la société dépeinte ici est habitée par la nostalgie. Pas vraiment de contradiction donc, entre les personnages — jeunes et contemporains — et le traitement presque daté du film puisqu’il en porte en lui ce qui fait en partie l’essence de notre époque : l’amour passionné de ce qui n’est plus.

Pour échapper à la douleur de cette forme d’amour impossible, Junie choisit la fuite. Plutôt que de voir sa passion un jour prendre fin, elle décide de ne pas la vivre. La poésie de La Belle personne est ainsi quelque part entre ce refus par avance de la nostalgie et l’implication totale — mortelle — dans la tragédie du périssable. On pourrait en déduire une lecture du cinéma, qui, comme la vie, est tenu au déroulement de la bobine : aimer ce qui est, au risque de le voir disparaître et chérir ce qui n’est plus, sans espérer son retour.
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Article de Rue89 : Nicolas Sarkozy kärcherise encore la princesse de Clèves