Michael Mann, réalisateur de Heat et Collateral, signe ici un nouveau thriller urbain en adaptant au cinéma Miami Vice (Deux flics à Miami), une série qu’il produisait dans les années 80. Récurrence des thèmes et des structures, le film met une nouvelle fois en scène un duo de personnages interprétés cette fois-ci par Jamie Foxx et Colin Farrell.Deux flics d’élite Sonny Crockett (Colin Farrell) et Ricardo Tubbs (Jamie Foxx) sont chargés d’infiltrer une vaste organisation de trafiquants de drogue. Mission périlleuse, car deux agents fédéraux ayant tenté de pénétrer une partie du réseau ont été démasqués et abattus par des tireurs embusqués. Le thème de l’infiltration, classique des films policiers, permet à Michael Mann d’approfondir l’un des aspects importants de sa filmographie et qui consiste à confronter l’homme, et ses aspirations individuelles, à la mécanique sociale. Souvent chez Mann, l’identité de chaque individu est définie, et garantie, par le groupe. On pense ainsi à Will Smith se convertissant à l’Islam dans Ali ou Robert De Niro exposant la nécessité, pour quelqu’un de son espèce, de ne pas avoir d’attaches dans Heat.

La question du groupe est également déterminante dans les rapports que les personnages entretiennent entre eux. Dans Miami Vice, elle explique la résurgence d’un autre thème souvent abordé par Mann : "l’amour impossible". On pourra évoquer, en effet, la multiplication des liaisons sans lendemains dans Ali ou le dérèglement progressif du couple dans Révélations, mais c’est de la situation de Heat que l’on se rapproche ici le plus. Le couple formé par Sonny et Isabella (scellé dans un très simple et très beau champ-contrechamp) est ainsi voué à l’échec car ils appartiennent chacun à des groupes sociaux incompatibles. Face à l’impossible la tragédie shakespearienne n’a pas lieu. Le groupe l’emporte sur tout le reste : l’impossible est assumé et chacun repart de son côté.
Si l’amour est impossible dans ce qu’il a d’éternel, ou tout au moins de durable, il peut exister de manière fugitive hors du temps, ailleurs. C’est l’effet que donne cette fuite au coeur du film vers Cuba. En dehors de la logique sociale, l’ailleurs est un refuge éphémère pour Sonny et Isabella.
Fatalité des éléments, il semble que toutes les mers mènent à Miami. Pour cette ville littéralement connectée à l’océan, il s’agit, dans la mise en scène de Michael Mann, à la fois d’un lien et d’un rempart. Axe facile de fuite ou de transit, l’océan baigne Miami, ou l’inonde. Ce trop plein de matière, de fluide, est évoqué dès le premier plan, magnifique, où une danseuse s’anime dans l’hyper-saturation des couleurs et des sons d’une boîte de nuit. Le Los Angeles bleu de Heat ou ses tons rouges et jaunes dans Collateral, font donc ici place aux couleurs saturées de Miami. La nuit, sublimée par la HD, est ici traversée par un étrange orage dont les éclairs illuminent imperceptiblement quelques plans et ajoutent à l’ambiance électrique du thriller.

Paradoxalement, alors que dans la logique du milieu disséqué ici par Mann l’étalage d’une virilité inébranlable est essentiel à la survie, le film est gorgé de sentiments. Ils sont au coeur de l’intrigue et déterminent en fait chaque mouvement du film. Un informateur trahit par amour, la police répond par vengeance, Sonny et Ricardo sont d’abord sauvés, puis mis en danger par les sentiments entre Sonny et Isabella. Thriller sentimental donc, le décalage entre l’impassibilité de rigueur et le bouillonnement intérieur qui, au final, détermine les actes est ainsi mis en évidence dans une scène, vers la fin du film, où le chef des trafiquants découvre une vidéo de Sonny et Isabella pris dans une danse sensuelle. La jalousie du trafiquant est d’autant plus décalée que, lorsque, plut tôt, Isabella lui avait annoncé cette liaison, il semblait y être indifférent.
L’intrusion des sentiments est telle dans Miami Vice qu’elle est également déterminante dans les scènes d’action. La fusillade finale est ainsi dominée par la découverte par Isabella de la trahison de Sonny. D’une densité grisante, les scènes d’actions chez Mann ont ainsi tendance à être composées autour de situations dramatiques, voire tragiques, entre les personnages. Les sentiments, davantage suggérés par les images et une grammaire simple du cinéma (champ-contrechamps, légers ralentis...) qu’explicités dans les dialogues prennent ainsi tout leur poids. C’est aussi de cette manière qu’est traitée la relation d’amitié entre les deux flics ; dans le plan final, où Sonny court rejoindre son équipier, l’archétype hollywoodien qu’ils représentent semble ainsi incroyablement sincère.
Analyse de la manière dont Michael Mann filme Los Angeles dans Collateral