Primé pour sa mise en scène au dernier festival de Cannes en date, Nuri Bilge Ceylan poursuit avec Les Trois singes l’idée d’un cinéma plat, sans perspective, saturé de couleurs ternes et tannées. Suivant le fil d’une intrigue angoissante (autant que celle du dernier Skolimowski), l’œuvre de Bilge Ceylan considère les rapports humains selon un système d’asservissements. Pour retranscrire ce mode relationnel, les cadres et la surcharge tonale des plans ne sont pas de trop, quoiqu’en pensent les détracteurs de Bilge Ceylan qui oublient souvent que la grandeur d’une œuvre se joue à l’interjection de son fond et de sa forme (Les cinémas de Murnau et de Dreyer furent les premiers à nous l’enseigner).Les Climats, tourné en numérique, écrasait la profondeur de champ et forçait la luminosité des couleurs. Les gros-plans étaient caractéristiques de cette esthétique où la moindre goutte de sueur se faisait le signe d’une angoisse, le symptôme d’un danger. Une grande partie du cinéma de Bilge Ceylan repose sur cette faculté qu’ont les signes banals de se faire les témoins avant-coureurs d’un danger imminent. Les Trois singes reprend ce principe esthétique et narratif en l’amplifiant.

Un homme s’assoupit au volant de sa voiture et heurte quelqu’un qu’il tue sur l’instant. Devant préserver sa carrière de politicien, cet homme demande à son chauffeur de se constituer comme coupable et de faire de la prison à sa place, en échange de quoi, il rémunèrera sa famille. Pendant qu’il purge sa peine, sa femme et son enfant survivent avec l’argent que leur verse le patron. Nécessitant plus d’argent, pour que le fils Ismail achète une voiture afin de travailler, la mère couche avec le patron jusqu’à s’éprendre d’amour pour lui. Au sortir de la prison, le mari soupçonne sa femme et méprise son fils. S’installe une atmosphère de tension et de suspicion qui corroborent les tons sombres de l’image.
La saturation esthétique des couloirs bruts et hâlés donnent à l’image une nature artificielle. Cet artifice rejoint l’écrasement de la perspective accomplit par une longue focale et résulte sur une dénaturalisation de la réalité. En ce sens, Bilge Ceylan est un cinéaste de l’ère du numérique, il aplanit les horizons et laisse reposer sur le même plan deux objets distants. Ce procédé renvoie à la révolution courbetienne que de grands peintres comme Manet ou Degas ont perdurée. La perspective, principe formel sacro-saint de la peinture et même du cinéma, est abrogée dans les peintures naturalistes puis impressionnistes, et pour ce qui nous concerne dans les films du cinéma numérique. Lorsque Lynch, avec INLAND EMPIRE, privilégie la textualité des matières, la façon dont les couleurs, les teintes et les drapées des corps, des costumes et des lumières constituent le sens du film, il bouleverse ce que le cinéma considérait jusque-là comme premier : le réalisme. Avec le numérique, et Les Trois singes en est un exemple probant, l’image écrase les horizons, ramène au premier plan les lignes de fuite. Par là, Bilge Ceylan éradique toute possibilité d’échappée pour les personnages. Même dans leur fuite ou dans leur traversée (comme le personnage d’Ismail lorsqu’il prend le train), le personnage ne va pas loin, il reste toujours aliéné au premier plan, à la même échelle que le décor, auquel il ne peut finalement pas s’abstraire.

Le numérique, grande révolution du cinéma contemporain, est un outil ad hoc pour le cinéma de Bilge Ceylan qui ne cesse de renvoyer les femmes et les hommes à leur condition d’aliénés ou chacun est assujettit aux autres. Le père est l’outil de son patron, la femme est à la merci de son mari, le fils est lié à sa mère. Il n’y a d’échappée pour personne. C’est la morale même du conte des trois singes, où chacun d’eux se cache respectivement les yeux, la bouche et les oreilles. Les trois singes sont les symboles de la servitude à laquelle l’homme se soumet nécessairement. L’œuvre de Bilge Ceylan, en ce sens antonionienne, représente la solitude des hommes en même temps que leur inaltérable asservissement aux autres. Le plan final, d’une saisissante beauté et d’une terrible noirceur en même temps, exprime la grande tragédie des Trois singes.