Truman Capote (Un film de Bennett Miller)
De sang froid
Par Julien Hairault, le 18 mars 2006 2006
Beau biopic que ce film consacré à l’écrivain américain Truman Capote, auteur entre autres de Petit déjeuner chez Tiffany (adapté au cinéma avec Audrey Hepburn : Diamants sur canapé), et De sang froid : dont la présente œuvre de Bennett Miller nous raconte la genèse. L’écrivain journaliste enquête sur l’assassinat d’une famille du Kansas, et fréquente en prison les deux assassins pour en connaître davantage sur leurs motivations. Au fil des visites et des conversations, Capote se lie d’une amitié ambiguë avec l’un des meurtriers...

L’une des raisons principales de la réussite de ce film réside sans aucun doute dans sa façon de mettre mal à l’aise le spectateur. Ce dernier, parcouru d’un sentiment étrange à l’égard du personnage principal et de la construction narrative générale : ne se trouve pas face à une énième hagiographie filmée. Ici, Capote n’est pas traité comme un modèle, ni même un homme particulièrement attachant. On ne fait pas l’éloge de ses écrits (peu de scènes nous le montrent en train d’écrire). L’important pour Miller est ailleurs. La complexité d’un tel personnage, efféminé, alcoolique, sensible mais prêt à tout pour obtenir des informations même jusque dans le couloir de la mort : est le sujet central du film. Une complexité qui sème un doute, renforcé par les choix scénaristiques opérés.

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Pour qui ne connaît pas l’histoire de cet écrivain, qui devient l’ami d’un meurtrier en passe d’être exécuté, le film peut donc surprendre par le parti pris qu’il a de nous présenter un personnage vraiment difficile à cerner. Tout le film pose une question élémentaire : Truman Capote va t-il voir Perry (l’un des deux meurtriers) en prison pour connaître les détails les plus intimes de cette histoire, ou pénètre t-il dans le couloir de la mort afin de se rapprocher un peu plus d’un être qu’il apprend à aimer. Sans doute Capote éprouve t-il des sentiments pour cet homme qui touche à sa sensibilité. Sans doute aussi le côtoie t-il dans un but purement « littéraire », dans le sens où cette relation lui permet d’avancer dans l’écriture de son livre. Miller a la bonne idée de ne jamais donner de réponse à cette question, qui n’en a d’ailleurs peut-être pas. Mais en la mettant ainsi en exergue, il suscite chez le spectateur interrogations et intérêt : de la première à la dernière minute. Et c’est là que le film est brillant : dans cette capacité à captiver le public par l’opacité du discours.

Pour incarner ce personnage complexe et ambigu, il fallait un grand acteur. Un acteur déjà considéré comme très doué (P.S. Hoffman est sans doute le meilleur second rôle américain depuis dix ans), mais qui avait besoin d’un rôle de cette envergure pour exploser au grand jour. Justement récompensé par l’Oscar du Meilleur acteur, Hoffman compose avec habileté et conviction ce « monstre » qu’est Truman Capote. Proche du mimétisme dans sa façon de parler et de bouger, le comédien sidère d’abord dans sa ressemblance physique avec « l’original », puis dans sa capacité à jouer avec les émotions pour nous les faire ressentir.

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Ce film permet aussi de porter un discours sur ce nouveau genre littéraire qui va naître avec De sang froid, le non-fiction novel. Capote est à l’origine de ces récits qui se construisent autour de faits divers. Le film ne manque pas de mettre en avant le goût (mauvais ?) du public pour ces crimes horribles qui servent de départ à des œuvres littéraires : la scène de la lecture des premières pages du roman par Capote devant une assemblée convaincue illustre parfaitement cette idée. Se pose alors une autre question qui n’est pas très éloignée de celle qui concerne l’ambiguïté de Capote. L’art (et en premier le lieu la littérature) n’est-il pas coupable lui aussi de se salir quand un personnage de la trempe de Capote qui s’autorise à partager les derniers soupirs des criminels, allant même jusqu’à essayer de les défendre sur le terrain de la justice (Capote fait presque tout ce qui est en son possible pour retarder la date de l’exécution). Inévitablement, Miller laisse planer beaucoup de doutes sur toutes ces questions, préférant dire que la nature humaine est complexe et qu’il est bien difficile de pouvoir la juger par des réponses toutes faites.

Enfin, la structure narrative du film est elle aussi déterminante dans notre compréhension de ce qui est dit. Truman Capote est une biographie qui fait l’impasse sur de nombreux événements importants, se consacrant essentiellement à la relation de l’écrivain avec Perry, et les conséquences que celle-ci peut avoir sur la vie privée du premier (détérioration de sa relation avec son amant...). En découle un film assez surprenant et déstabilisant, où des ellipses de plusieurs mois sont traitées de la même sorte que celles de quelques jours. On oublie ce qu’il y a autour de Capote, et on ne s’intéresse qu’à lui, à sa lente et irrémédiable chute. Bennett Miller ne semble avoir aucune complaisance pour cet écrivain, et sa façon de le mettre en scène ne sert qu’à amener les derniers plans et panneaux où l’on voit un personnage fatigué et marqué : triste et sans vie. Truman Capote est un film brut sur la vie d’un homme complexe et passionnant, à qui rien n’est épargné. On a la biographie qu’on mérite ! Et celle-ci, documentée et intelligente : en est un très bel exemple.

Images : © Gaumont Columbia Tristar Films






Le 25 mai prochain, après une compétition d’une dizaine de jours, le jury du 61ème Festival de Cannes présidé par Sean Penn, décernera la tant attendue Palme d’Or au meilleur film de la sélection. En attendant d’en savoir plus, la rédaction de Fin de Séance vous livre ses cinq oeuvres palmées préférées :

  1. Pulp Fiction de Quentin Tarantino
  2. Taxi Driver de Martin Scorsese
  3. Elephant de Gus Van Sant
  4. Barton Fink de Joel & Ethan Coen
  5. Apocalypse Now de Francis Ford Coppola


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