Deux petites filles déguisées en mariées chantent l’absence, dans une cour qui se prête à toutes sortes de jeux, qu’ils soient amoureux, amicaux, quotidiens ou guerriers. Des allers venues. Des allers retours. Une histoire sans fin. Myriam habite au dessus de chez Nour. Une est juive, l’autre est musulmane. Elles sont amies. Depuis toujours et pour toujours. Elles rêvent de fiançailles, de mariage de cœur. Mais l’arrivée des Nazis à Tunis va troubler le cours des choses. Entre les rites religieux, les mariages arrangés, le poids familial et le contexte historique menaçant, les jeunes filles avancent obstinément mais sans réelles convictions, sur un chemin chaotique et épineuxPar la fenêtre, farouches, elles regardent des hommes qui marchent, souriants. Parmi eux Khaled, le cousin de Nour, ils doivent se marier. Myriam envie son amie, elle voudrait se marier aussi, être aimer, mais elle attend son tour, patiente et rêveuse. Leurs fiançailles donnent lieu à une grande fête familiale. Religieuse surtout. D’emblée, nous sentons le poids des rites musulmans, pourtant Myriam et sa mère sont conviées et personne ne semble troublé par leur présence. Les deux jeunes filles se retrouvent au hammam avec leurs mères. Lieu de partages, de confessions. Nour, attentive, veut que Myriam lui parle des choses qu’elle a apprises à l’école. Mais Myriam a été renvoyée et sa mère a perdu son travail. Deux événements qui ne sont plus de simples coïncidences, mais bien les conséquences de la présence nazie à Tunis.

Les juifs, comme partout ailleurs, subissent les exactions de l’armée allemande. Mais les jeunes filles vivent cela de loin, ne s’en inquiètent presque pas et les histoires de mariage sont bien plus préoccupantes a leurs yeux. Le père de Nour ne veut pas de mariage tant que Khaled n’aura pas de travail. Myriam devient alors complice de leurs sorties clandestines en couvrant Nour. Avec sa mère, elles écoutent la radio en catimini, grâce à Nour qui monte le volume dans la cour. La situation devient de plus en plus critique et elles n’ont plus un sous. La mère de Myriam se voit promettre sa fille à un riche médecin. Un « vieux » dont elle ne veut accepter ni l’argent, ni l’amour. Les préparatifs du mariage offrent une séquence magnifique. L’épilation au caramel devant toutes ses femmes fières, qui parlent fort, pendant que Nour partage la souffrance de Myriam qui doit « être douce pour sa nuit de noces ». Un moment fort. Une amitié pure, sincère et puissante.
Des prospectus volant dans les airs, un appel aux musulmans. Les allemands demandent leur aide, pour trouver les juifs. Une démarche des plus perverses. S’en suit alors des exactions de plus en plus violentes, des trahisons à la limite du supportable. Khaled a rejoint les allemands mais n’en a rien dit a Myriam. Ils font l’amour, elle l’aime et ne veut lui poser aucune question sur son nouveau travail, car cela représente pour elle la simple bénédiction de son père. Myriam, elle, sait tout. Elle tente de l’expliquer a Nour qui ne veut rien entendre. Les disparités commencent à se faire sentir et Khaled ordonne à sa fiancée de ne plus voir son amie. Myriam déménage avec sa mère chez son futur mari. Khaled réussi à endoctriner Nour, qui reste très crédule malgré son amitié pour Myriam, et arrive à la persuader que les juifs sont responsables de la misère de leur peuple.

Après La Petite Jérusalem, Karin Albou filme ici l’amitié de deux jeunes filles, dont la beauté ébloui l’écran. Avec talent, elle retrace une partie de l’histoire du Maghreb, quasi inconnue, en prenant le parti de rester dans un cadre intimiste. Les nazis sont présents à l’écran, mais le contexte historique n’envahit pas le film. La caméra caresse, effleure les corps des deux jeunes filles, tout en restant pudique et en respectant leur intimité. Karin Albou traite ce sujet avec une délicatesse et une sensibilité à tout épreuve. Loin de tous clichés sur les relations arabes et juifs, elle témoigne du courage de ces deux jeunes filles, qui se questionnent parfois sur la légitimité des rites religieux omniprésents et osent se confronter à leur famille plutôt conservatrice. Nous sommes très loin d’un film moralisateur prouvant que l’amitié entre les juifs et les arabes est possible. C’est le romanesque qui prend le dessus, sans pour autant livrer une effusion trop excessive de sentiments. Aidée par des actrices magnifiques (Olympe Borval et Lizzie Brochéré), Karin Albou nous offre malgré un budget très réduit, un film très réussi.
Lire la critique de La Petite Jérusalem