Home (Un film de Ursula Meier)
Décors et des corps
Par Julien Hairault, le 6 novembre 2008 2008
Un premier film d’une telle fraîcheur, sans aucune fausse note, partant d’un postulat de départ aussi simple que déconcertant (une famille vit tranquillement au bord d’une autoroute désaffectée jusqu’au jour où celle-ci réouvre au trafic), c’est suffisamment rare pour être noté et soutenu. Oui, Home, de la franco-suisse Ursula Meier, fait partie de ces surprises qu’on ne voit pas arriver, et qui pourtant annoncent les cinéastes importants de demain.

Sous ses airs de film/concept dirigé par une unité de lieu inédite (une maison au bord d’une autoroute) qui aurait pu très vite devenir un piège, Home se démarque par la qualité des liens, vivants et mouvants, qui unissent les personnages à leur maison. Les mutations physiques de l’édifice agissent sur le comportement des cinq membres de la famille, et inversement.

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Jusqu’au jour où l’autoroute rouvre au trafic, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Parents et enfants communiaient dans un quotidien festif à la proximité des chairs parfois troublante. La baignoire familiale voit défiler les corps nus, toujours dans la joie et la bonne humeur. Judith, la plus grande fille, n’a plus de tabous, exposant très souvent sa poitrine au regard du reste de sa famille, dans l’indifférence la plus totale, ou presque. Ainsi Marion, la sœur cadette, préfère garder pour elle ses kilos en trop, et le manque d’ouverture d’esprit qui la caractérise, toujours prête à voir le mal partout, surtout quand il est bel et bien là, une fois l’autoroute rouverte. Le retour du trafic à quelques pas seulement de la maison vient donc mettre à mal une forme de bonheur aussi simple qu’utopique : regarder un film dans le jardin, faire du roller sur une bande de bitume longue de dizaines de kilomètres, prendre un bain de soleil sans se soucier des regards voyeurs... Ces situations qui faisaient le quotidien atypique d’une famille en marge de tout (si le père part tous les jours travailler, et les enfants vont à l’école, on ne voit jamais ces scènes qui les rabaisseraient dans la réalité) sont vouées à disparaître.

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Le dérèglement programmé et amené par le retour des voitures va pourtant vite mettre un terme à la quiétude familiale et son petit bonheur fantaisiste. Face au bruit incessant, il faut se replier sur soi. Dans la pratique, cela passe par l’isolation complète de la maison et de ses murs. Le calfeutrage systématique des cloisons et des fenêtres conduit à un isolement dans une pénombre à l’atmosphère irrespirable. Alors que jusque là la lumière avait pour habitude de traverser les pièces, comme pour faire respirer l’édifice et ses habitants, elle se retrouve ici mise à l’écart, réservée au monde extérieur. A la lente dégradation physique et morale qui touche sa famille, Judith préfère d’ailleurs l’exil, quittant ce qui était son foyer, pour l’aventure. C’était jusque là le seul personnage à n’avoir jamais franchi l’autoroute, signe que le drame qui se joue chez elle est bien plus important que le reste, et que si la vie était possible dans un environnement sain, la survie, elle, n’est pas envisageable au milieu de ce même espace dorénavant pollué et violé par la civilisation. Home raconte la fin d’un rêve et d’une existence utopique, mais n’accable pas pour autant cette famille qui garde toujours un pied sur terre, consciente du sombre avenir qui se trame avec la réouverture de l’autoroute.

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Cette conscience réaliste sauve le film du concept arty, bien qu’il n’y ait rien à redire aux brillantes images de la chef’ op Agnès Godard, et au dandysme affiché du couple Isabelle Huppert / Oliver Gourmet. Quand inévitablement la fable sociale s’assombrit, les comportements humains tombent dans l’excès. A mesure que l’air et la lumière se raréfient dans la maison, les personnages explosent et libèrent leur colère. Une violente dispute éclate entre les parents, tandis que Marion extériorise enfin son mal être et ses idées noires. Ce repli du groupe dans la demeure familiale s’apparente à une épreuve rédemptrice. Mieux souffrir pour se retrouver plus unis, tel pourrait être le programme du film. Sauf qu’entre temps, Judith a abandonné les siens, donnant à sa famille un nouveau visage. Le happy-end n’est qu’un leurre qui célèbre non pas la survie de la famille, mais la victoire d’un décors (donc de la civilisation moderne) sur ses personnages, dont le mode de vie était inévitablement voué à disparaître. Entre la comédie, le compte social et la fable moderne, Home s’impose comme un premier film percutant et intelligent, qui cultive un paradoxe formidable, celui de voir une lutte pour la liberté prendre la forme d’un emprisonnement volontaire.

Images : © Diaphana Films






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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