Révélé par Memento, film sans doute surestimé mais pas dénué de qualités, le cinéma de Christopher Nolan continue avec Le Prestige de creuser le sillon d’une œuvre noire et manipulatrice, terriblement efficace dans son écriture. Ce dernier film justement, en prenant le parti de s’intéresser à la magie, se permet de discuter de l’art et de la perception que l’on peut en avoir. Derrière les rouages usés d’un divertissement hollywoodien correct, se cache tout compte fait une œuvre plus ambitieuse qui nous parle assez justement du septième art.Les deux protagonistes principaux du Prestige sont deux magiciens rivaux dans le Londres du 19ème siècle. Par leurs agissements et leurs pensées, ils symbolisent deux courants différents de l’histoire du septième art : basiquement l’opposition entre le cinéma des studios et celui des auteurs indépendants. Angier (Hugh Jackman) appartient à la première catégorie. Son objectif premier est de réussir à remplir les salles tous les soirs, et de voir son nom reconnu dans le monde entier. C’est pour cela qu’il part aux Etats-Unis à la recherche d’une machine expérimentale ultime, capable de démultiplier les êtres (voir ici dans notre comparaison cinéma/magie, une référence aux effets spéciaux et aux budgets pharaoniques des grosses productions cinématographiques). Borden (Christian Bale) représente quant à lui la part « auteuriste » de l’univers de la magie. Certes intéressé par le succès et la renommée, il préfère s’isoler dans des salles de spectacles plus petites, dans le but de perfectionner le plus possible ses tours, autrement dit son art.

Il est intéressant au passage de s’arrêter sur le rôle et la fonction de Scarlett Johansson dans le film. Elle incarne l’assistante d’Angier qui va finalement se rallier à Borden et rentrer dans sa vie intime. Le personnage n’a pas plus de consistance que cela, et la prestation de l’actrice indique clairement qu’elle a été utilisée pour son physique aguicheur, parfait écho au rôle de potiche tenues par les assistantes de magiciens sur scène. Mais l’une des limites du Prestige est de ne pas savoir dépasser cette image vide pour nous proposer autre chose : une étude phychologique des personnages un peu plus poussée par exemple.
L’intrigue qui fait s’opposer les deux magiciens fonctionne sur le mode de rebondissements successifs et d’une part de mystère liée à l’apparition dans le film de la Machine à se démultiplier. La charpente du Prestige confirme les prédestinations de Nolan à l’écriture d’intrigues maltraitant la continuité temporelle, jouant de ce fait habilement avec les nerfs et l’esprit du spectateur. Les rouages du film copient ceux d’un tour de magie (explication du tour, réalisation du tour, réapparition finale appelée le « prestige »), et arrivent à nous captiver en même temps que l’on en cherche les dessous et le mode d’emploi. Nolan nous fait ressentir son film comme un magicien arrive à amadouer son audience. Sans quelques longueurs vraiment nuisibles, Le Prestige aurait pu être un film captivant.

Il sait aussi parfaitement jouer des codes hollywoodiens actuels. Si formellement, on ne peut toujours pas après quatre films parler de « style » Christopher Nolan, il est clair que se dessine au contraire une véritable identité dans sa façon de noircir ses récits d’images fortes et traumatiques, qui se répondent entre elles comme pour toujours signaler un certain réalisme. Memento et Insomnia mettaient en scène des personnages contemporains marqués par des maux intérieurs terrifiants. Batman Begins et maintenant Le Prestige se reposent sur le futur et le passé pour nous rappeler l’essence maléfique de l’Homme d’aujourd’hui (ici le pouvoir d’attraction du succès et de l’argent au profit d’une perte d’identité).
L’autre tour de passe-passe de Nolan dans son nouveau film est de souligner dans un premier temps le manichéisme évident de l’opposition entre Angier et Borden, pour nous faire prendre parti pour le premier qui se retrouve au début du film dans la position de victime (Borden ayant provoqué la mort de sa femme). A la faveur des rebondissements qui clôturent le film, les données s’équilibrent et l’humain prend l’avantage sur le fantastique et la tricherie. Le plan final, qui révèle tous les clones qu’Angier a tué pour faire vivre son spectacle est un explicite constat amer porté sur le cinéma hollywoodien producteur de films qui ne cessent de se copier. Voir dans Le Prestige une fable sur le cinéma de consommation américain serait trop vite placer Christopher Nolan là où il n’a pas sa place, c’est à dire aux cotés d’un M. Night Shyamalan qui est aujourd’hui le seul après sa Jeune fille de l’eau, à savoir mêler grand spectacle cinématographique et discours critique sur cette même institution. Le Prestige semble avoir cette ambition, mais son exécution est plus laborieuse et ne tient pas la comparaison.