Eldorado (Un film de Bouli Lanners)
Deuil à l’américaine
Par Morgane Pichot, le 22 juin 2008
L’acteur belge Bouli Lanners (dernièrement dans J’ai toujours revé d’etre un gangster), sort avec Eldorado son deuxième long-métrage en France en tant que réalisateur. Un film frais (plutôt que léger), qui rappelle par sa fausse désinvolture le cinéma américain indépendant.Yvan vit seul dans la campagne belge. Vendeur de vieilles voitures américaines, c’est peu de dire que sa vie est plutôt minable. En rentrant chez lui un soir, il surprend un voleur, un jeune paumé et drogué, l’auto-surnommé Edie (de son vrai prénom Didier). Il le dépose le lendemain matin au milieu des plaines, à une intersection entre deux départementales. Sur le chemin du retour le soir, Edie n’a pas bougé. Devant le caractère inoffensif du jeune homme, Yvan décide de le conduire lui même par les petites routes jusque chez ses parents, près de la frontière française. S’ensuit un road-movie : grands espaces, routes désertes, voiture américaine…

De la bande son tarantinienne aux paysages, en passant par les thématiques, le ton, et même le titre du film, on en oublierait presque le pays d’origine d’Eldorado, film hommage au cinéma indépendant américain. Le ton humoristique cache une dénonciation des valeurs traditionnelles (le père militaire violent et intolérant), et un humanisme (ou gauchisme selon le point de vue) profond (face à la prostitution, la pauvreté, l’addiction…). Le spectateur est amené à appréhender ce film comme Little Miss Sunshine ou Crazy…Quand l’absurde et l’ironie deviennent révélateurs des véritables enjeux et de la souffrance de la condition humaine. Pas humour noire mais comique plutôt pessimiste, l’ambiance devient presque glauque lors de la scène durant laquelle Yvan attend en vain le retour d’Edie, parti chercher de l’héroïne au milieu des clochards et des putes.

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Le véritable enjeu de ce film, révélé tardivement, concerne le deuil d’Yvan, dont le frère est mort d’une overdose pendant qu’il était aux Etats-Unis. Edie devient frère de substitution, celui qui permettrait de rattraper ses erreurs, l’absence et le manque de soutien dans la lutte contre la dépendance. Pourtant, finalement, Edie, comme son vrai frère, lui échappe et part mourir en hors champ avec son argent (celui qui devait servir à euthanasier le chien qui meurt lui aussi de manière invisible). Eldorado reprend aussi un thème qui semble tourmenter nombre de cinéastes américains, surtout ces dernières années. Ces frères en souffrance : en conflit dans Shotgun stories (Jeff Nichols, 2008), entre admiration et rejet dans La nuit nous appartient (James Gray, 2007)…

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Derrière son esthetique un peu transparente, Eldorado se montre en fait discret, mais réfléchi. Il a ce doux parfum des oeuvres faites avec tendresse et volonté, qui ont pris le temps de murir et de mijoter. Les jeux d’acteurs et les dialogues sont vaiment réussis. Le voyage est ponctué de pauses, de rencontres avec des personnages plus extravagants les uns que les autres (un vieil homme psychopathe qui collectionne les voitures ayant écrasé quelqu’un, un couple d’homosexuels nudistes, un chien balancé par un pont…), filmées en plans fixes pour signifier le mouvement interne des personnages ; contrairement aux panoramiques qui suivent la voiture sur son parcours (le mouvement vers l’extérieur des protagonistes). Une très belle scène fait preuve d’une utilisation grandiose du hors champ. Quand la mère d’Edie saisit les mains d’Yvan quand elle entend hors cadre son fils et son mari se battre. Inutile de les voir,les yeux plein d’effroi de la femme saisissent et figent la gravité de l’instant. C’est une femme fatiguée, elle ne veut plus prendre parti, souhaite juste profiter de chacun. Pour Yvan qui n’a plus de famille, l’aider (notamment en faisant le potager) lui sert encore indiretement de rédemption et l’aide à franchir le cap du deuil en se deculpabilisant. Le film offre une réflexion sur l’existence, le rapport de l’etre au monde, les images en Super 8 (que le générique précise "trouvées dans une brocante, propriétaire non identifié") mettent un point d’orgue à cette idée du regret, du temps qui passe et de la mort.

Images : © Versus Production / Nicolas Bomal






A l’occasion de la sortie du nouveau film des frères Dardenne, Le Silence de Lorna, et après celles d’Eldorado et de JCVD, Fin de Séance vous propose un top 5 spécial Belgique.

  1. C’est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux et André Bonzel
  2. Quand la mer monte de Yollande Moreau et Gilles Porte
  3. Les Convoyeurs attendent de Benoit Mariage
  4. Calvaire de Fabrice du Weltz
  5. Et bien entendu n’importe quelle oeuvre des frères Dardenne


Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

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