Le dernier film des frères Dardenne, comme toujours, a fait parler de lui. On le murmurait Palme d’or 2008, la troisième pour les cinéastes belges… Ils se sont finalement « contentés » du prix du scénario. Ce qui n’enlève rien à la qualité d’un film aux multiples qualités humaines.Lorna, jeune albanaise, poursuit un rêve simple : ouvrir un snack à Liège avec son fiancé Sokol. Mais, pour cela, il lui faut d’abord obtenir beaucoup d’argent. Elle se lance alors dans un mariage blanc avec le camé et belge Claudy. L’arrangement, mené de main de maître par un intriguant Fabio, devait se terminer par la mort -supposée- par overdose de Claudy, permettant ainsi à la nouvelle belge Lorna d’épouser un mafieux russe, de lui fournir une nouvelle nationalité… et de gagner assez de fonds pour ouvrir le snack. Mais, au milieu de ces complots financiers, surgit la terrible humanité : Lorna cherchera à aider Claudy à sortir de l’enfer de la drogue… Stop, on n’en dira pas plus. Mais Le silence de Lorna mérite amplement son prix du scénario au dernier festival de Cannes : rien n’est escompté, les rebondissements sont multiples et surprenants. Le film commence et se termine en pleine action, des ellipses l’épicent d’un certain mystère.

Le thème choisi, pas si courant, lui offre une originalité sans faille. Si les problèmes identitaires et d’immigration font beaucoup parler d’eux, on aborde relativement peu celui du mariage blanc. Pourtant, il y a de quoi faire : un arrangement de ce type reste toujours assez délicat. Surtout lorsqu’au beau milieu des sommes d’argent astronomiques, de la simulation, des cartes d’identité, se mêlent les sentiments humains. À la manière d’une fleur au milieu du goudron. Elle n’a pas lieu d’être dans ce milieu, mais elle résiste.
Cette fleur, d’ailleurs, c’est l’actrice Arta Dobroshi qui porte le personnage de Lorna à merveille. En elle, une ambivalence entre le féminin et le masculin : d’une force et d’un courage masculins, elle cédera à la compassion et la fragilité féminines. Lorsqu’elle aide Claudy dans sa désintoxication, on la sent femme. Lorsqu’elle a le courage de se frapper elle-même pour accélérer la procédure de divorce, on la sent animée d’une énergie toute masculine. Par ces contradictions, le personnage fascine… hypnotise. On entre avec plaisir dans son intimité quotidienne, on assiste à ses gestes simples, à ce qu’elle doit endurer chaque jour au milieu d’hommes qui ne la comprennent pas (jusqu’au gynécologue). Elle est différente, elle est seule. Une solitude qui l’amènera à un état de perturbation totale.

Les maîtres dans le cinéma social, ces fameux frères Dardenne, ont opté cette fois pour une mise en scène plus classique, plus calme. Ils n’en perdent en rien de leur humanité exceptionnelle : ces deux-là ont foi en les capacités de l’Homme, qu’ils subliment par des plans longs et rapprochés. La sensibilité du film, si réaliste, permet presque d’oublier l’écran, la salle, le cinéma... Chez les Dardenne –comme dans la vie-, tout passe principalement par l’action, sans l’artifice d’un dialogue élaboré ou d’une musique. Les langues se mélangent : française, russe, albanaise ou italienne, elles n’ont pas autant d’importance que n’en prennent les événements. Même le titre informe de cette absence, non pas de dialogues mais de paroles importantes.
Dans la lignée directe de Rosetta, Le Silence de Lorna garde pourtant une teinte bien à lui. Il ne s’agit pas du film qui nous fait rêver, ni réfléchir sur notre façon de vivre, mais davantage celui qui modifie notre regard sur un sujet précis. Une jolie réussite du genre.
Lire l’analyse critique de L’Enfant