Considéré comme l’un des maîtres de la série B, le cinéaste américain est reconnu pour l’efficacité de sa mise en scène, sa direction d’acteurs irréprochable, ses budgets modestes et rarement dépassés (il a tout de même bénéficié plusieurs fois de budgets importants, surtout à la fin de sa carrière). C’est sûrement grâce à ces critères que Don Siegel est à l’origine de tant de films. Certes, certains de ses films sont considérés comme médiocres (Flamenco notamment), mais il aura su imposer sa marque dans le thriller et influencer des générations entières de cinéastes jusqu’au jour d’aujourd’hui avec des séries B exemplaires qui ont le mérite de résister au temps. Au gré de polémiques et de coups d’éclat, lumière sur une vie artistique prolifique.Donald Siegel naît le 26 octobre 1912 à Chicago (Illinois, Etats-Unis) dans une famille juive. Son père est un célèbre mandoliniste et souhaite pour son fils une carrière de musicien. Néanmoins, après des études chez les Jésuites puis à Cambridge (Angleterre), Don Siegel fréquente la Royal Academy of Dramatic Arts à Londres et vit quelques temps à Paris où il suit les cours des Beaux-Arts, avant de s’orienter définitivement vers une carrière cinématographique. Il se rapproche d’Hollywood grâce au soutien d’un de ses oncles, il prend contact avec le producteur Hal B. Wallis (qui produira ultérieurement Casablanca) et entre à la Warner Bros en 1933, société de production et de distribution créée 10 ans auparavant par les frères Warner (Jack, Harry, Sam et Albert).
Il fait son apprentissage pratique à la Warner où il obtient différents jobs. Il est archiviste, assistant monteur puis directeur du département des inserts. On lui confie le montage de courtes séquences narratives d’œuvres majeures de la célèbre société de production, dont les réalisations sont assurées par Raoul Walsh (1892 – 1980), parmi lesquelles : Les fantastiques années 20 (The Roaring Twenties, 1939), Une femme dangereuse (They drive by Night, 1940) et Gentleman Jim (1942). Ces séquences font part de la singularité de Siegel dont l’efficacité et le rythme donnent une idée précise de ce que sera le style du futur réalisateur. Remarquable monteur, il travaille sur Casablanca de Richard Curtis en 1942.

Parallèlement à ses travaux de montage, Don Siegel se voit engagé comme assistant réalisateur sur plus de quarante productions Warner. Il sera notamment à l’origine des scènes d’action de Sergent York (Sergeant York, 1941) d’Howard Hawks, L’intrigante de Saragota (Saratoga Trunk, 1943) de Sam Woods et Passage pour Marseille (Passage to Marseille, 1944) de Michael Curtiz. C’est ainsi qu’il se rapproche progressivement de la mise en scène.
Dès 1942 il avait fait part de son envie de se diriger vers la mise en scène, mais son contrat professionnel avec la Warner l’en empêcha, Jack Warner refusa en personne de résilier ce contrat afin de continuer à profiter du talent dont faisait preuve Don Siegel dans le montage. En 1945, il met en scène deux courts-métrages, le documentaire Hitler lives et le conte de Noël Star in the night, qui remportent tous deux un Oscar dans deux catégories distinctes (meilleurs courts-métrages documentaire et de fiction). Après avoir été ainsi remarqué, il réalise son premier long-métrage en 1946, The verdict. Il s’impose ainsi dans le thriller, dirigeant parfaitement le couple Greenstreet-Lorre faisant de son premier film un chef-d’œuvre par la beauté des images et les rebondissements incessants du scénario. Son second long-métrage qu’il dirige en 1949, intitulé Night unto night, marque la fin de sa collaboration avec la Warner. C’est sur le tournage de ce drame qu’il rencontre l’actrice américano-suédoise, Viveca Lindfors, qui deviendra sa femme.
Après son départ de la Warner, il réalise un film noir, Ça commence à Véra Cruz (The big steal, 1949), avec Robert Mitchum en tête d’affiche. Puis, il met en scène son premier western, Duel sans merci (Duel at Silver creek, 1952), un nouveau policier, No time for flowers (1952), un drame, Count the hours (1953), et un film de guerre, China Venture (1953). En 1954, il signe Les révoltés de la cellule 11 (Riot in cell block 11), un film dans un contexte carcéral où les détenus se révoltent contre leurs conditions de détention. Ce film est nommé au DGA Award de la meilleure réalisation. Il réalise également Ici brigade criminelle (Private Hell 36) en 1954, un film sur la tentation de deux policiers qui retrouvent de l’argent volé et décident de le garder, et An Annapolis story l’année suivante, un drame dans lequel deux frères marins se disputent la même femme. Ces films ont concouru à lui embellir sa réputation grandissante de réalisateur de films d’action.
C’est durant l’année 1956 qu’il conçoit un des plus célèbres (et paranoïaques) films de l’âge d’or de la science-fiction, adapté du roman L’invasion des profanateurs (1955) de Jack Finney (1911 – 1995), son adaptation s’intitule L’invasion des profanateurs de sépultures. L’œuvre de Siegel reste l’un des films les plus marquants du genre dans laquelle des enfants quittent leur famille en fuyant car un envahisseur invisible s’est emparé des esprits de certains êtres humains sans modifier leur apparence physique. La terreur y est purement psychologique. L’œuvre de Siegel se présente à la fois comme une allégorie ambiguë de la Guerre froide et une terrifiante histoire d’extraterrestres. Ce film, qui demeurera la seule œuvre de science-fiction de Don Siegel, a fait l’objet de trois remakes par les réalisateurs Philip Kaufman (L’invasion des profanateurs) en 1978, Abel Ferrara (Body Snatchers, l’invasion continue) en 1993 et l’allemand Oliver Hirschbiegel (Invasion) en 2007. La même année sort son film Face au crime (Crime in the streets) avec John Cassavetes, histoire de vengeance d’un chef de gang.

Puis, en 1957, Don Siegel se fait encore remarquer avec L’ennemi public (Baby face Nelson) que Jean-Luc Godard, comme bien d’autres, a critiqué comme une biographie où la folie du tueur était mise en lumière par la construction rigoureuse du récit et l’interprétation éblouissante de Mickey Rooney et de nombreux « troisièmes couteaux » dont Ted de Corsia et Leo Gordon. Il réalise ensuite cinq films qui resteront mineurs dans sa filmographie, à savoir Flamenco (Spanish affair, 1957), The lineup (1958), un thriller avec Eli Wallach (Le bon, la brute et le truand) intitulé The gun runners (1958), Hound dog man (1959) et Le secret du grand canyon (Edge of Eternity, 1959).
En 1960, il revient au western en dirigeant Elvis Presley dans Les rôdeurs de la plaine (Flaming star). Deux ans plus tard, on le retrouve à la tête d’un excellent film de guerre avec Steve McQueen et James Coburn, L’enfer est pour les héros (Hell is for heroes), sur un fond de Seconde Guerre mondiale. En 1964, son adaptation éponyme de la nouvelle de Hemingway, A bout portant (The Killers) sous la forme d’un téléfilm, est jugée trop violente, elle est censurée à la télévision mais sort finalement en salles. Durant le tournage il retrouve John Cassavetes et collabore avec Lee Marvin et Ronald Reagan (futur président des Etats-Unis). Il réalise ensuite deux œuvres pour la télévision : Le prix d’un meurtre (The hanged man, 1965) et L’homme en fuite (Stranger on the run, 1967). Il fait un nouveau film policier en 1967, Police sur la ville (Madigan), réunissant Richard Widmark et Henry Fonda.
L’année 1968 témoigne d’un tournant essentiel dans la carrière de Don Siegel, il rencontre Clint Eastwood, jeune acteur en passe de mettre en scène ses propres films avec la société de production qu’il vient de créer, Malpaso. Les deux artistes sympathisent et Siegel dirigera Eastwood dans cinq films. Un shérif à New York (Coogan’s bluff) marque leur première collaboration. Clint Eastwood y tient le premier rôle, celui d’un shérif aux méthodes peu orthodoxes qui traque un captif en cavale après son évasion. En 1969, Siegel co-réalise avec Robert Totten Une poignée de plombs (Death of a gunfighter). Il met à nouveau en scène un shérif brutal dont les méthodes sont remises en cause. Cependant, le tournage se passe mal car l’acteur vedette, Richard Widmark, qui fait renvoyer le co-réalisateur Robert Totten peu avant la fin du tournage, dénature complètement l’œuvre en imposant ses propres choix artistiques. Siegel renie son film et est le premier réalisateur à signer son film sous le pseudonyme de Alan Smithee (pseudonyme utilisé aux Etats-Unis par les réalisateurs mécontents de leurs films, Alan Simthee étant l’anagramme ironique de The Alias Man, ce qui peut se traduire littéralement par « l’homme au nom d’emprunt » en français). L’année suivante, le couple Siegel-Eastwood donne naissance à un nouveau long-métrage, Sierra torride (Two mules for sister Sara), dans lequel un mercenaire américain sauve une nonne recherchée en pleine révolution mexicaine. L’année 1971 réunira à nouveau les deux artistes dans Les proies (The beguiled). Sur fond de Guerre de Sécession, Clint Eastwood interprète un nordiste blessé, recueilli dans un pensionnat de jeunes filles sudistes où il perd la vie dans des conditions atroces.

Cette comédie dramatique précède le film le plus connu de Siegel, L’inspecteur Harry (Dirty Harry). D’abord confié à Frank Sinatra qui se blessa peu avant le tournage, le rôle du policier aux méthodes très brutales a été également proposé à John Wayne, Steve McQueen et Paul Newman, c’est ce dernier qui après avoir décliné, recommanda Clint Eastwood. Quant à la réalisation, elle était destinée à Irvin Kreshner (Star Wars : épisode V – L’empire contre-attaque). Néanmoins, Eastwood, qui produisit le film avec sa maison de production, Malpaso, influença les financiers du film et confia la réalisation à son ami Don Siegel. Eastwood a lui-même réalisé une scène du film, celle du suicidaire, Siegel étant souffrant d’une grippe, ce qui montre la confiance mutuelle du réalisateur et de son acteur principal. Harry Callahan, plus connu sous le titre d’inspecteur Harry, a engendré de vives polémiques par son comportement anticonformiste. La critique de cinéma Pauline Kael (1919 – 2001) est réputée pour sa critique du 15 janvier 1972, parue dans le New Yorker. Elle disait que « ce genre du film d’action a toujours recélé un potentiel fasciste, qui a fini par faire surface. Si le crime était causé par les super-dragons du mal, il n’y aurait ni Miranda, ni Escobedo ; nous aurions tous la permission de tuer, comme Dirty Harry. Mais dans la mesure où le crime est causé par la dépravation, la misère, la psychopathologie, et l’injustice sociale, L’inspecteur Harry est un film profondément immoral » (traduction de l’américain par Hélène Frappat). Malgré cette vive polémique dont Pauline Kael a été l’investigatrice, le film demeure le plus important de Siegel et a donné lieu à quatre suites. L’un des films policiers les plus influents et controversés jamais réalisés, L’inspecteur Harry mêle habilement simplicité et raffinement.
Tuez Charley Varrick (Charley Varrick) est réalisé en 1973. Siegel y met en scène des cambrioleurs qui réalisent que leur butin provient de la mafia et que celle-ci décide de se venger. Il met ensuite en scène Michael Caine dans Contre une poignée de diamants (The black windmill, 1974) qui interprète un agent secret dont le fils a été kidnappé et qui est contraint de dérober des diamants de son gouvernement. En 1976, il réunit un casting en or dans Le dernier des géants (The shootist) composé de John Wayne, Lauren Bacall, Ron Howard (futur réalisateur de Un homme d’exception) et James Stewart. Dans ce nouveau western, le personnage de Wayne meurt d’un cancer, tout comme son interprète, et décide de s’éteindre les armes à la main, dans un ultime combat. Un espion de trop (Telefon, 1976) narre l’histoire d’un agent de l’Union soviétique qui est chargé de neutraliser un membre du KGB qui tente de s’enfuir à l’Ouest. Dans ce film policier, Siegel a dirigé Charles Bronson.
L’ultime collaboration du réalisateur américain avec son acteur favori, Clint Eastwood, se déroule en 1979. Réunis dans L’évadé d’Alcatraz (Escape from Alcatraz), ils font un film sur l’univers carcéral dans lequel Frank Morris (Clint Eastwood) tente de s’évader d’une des prisons les mieux gardées au monde, Alcatraz. En 1980, Siegel sort Le lion sort ses griffes (Rough cut) avec Burt Reynolds et David Niven, un film où un kleptomane est chargé d’espionner un célèbre voleur de diamants. Enfin, en 1982, Don Siegel réalise son dernier film, La flambeuse de Las Vegas (Jinxed), une des seules comédies de sa filmographie exhaustive. Malheureusement, Siegel s’entend mal avec la vedette Bette Midler. Il est victime d’une crise cardiaque pendant le tournage. A sa sortie, le film reçoit un accueil critique défavorable.
Outre une apparition hitchcockienne dans Série noire pour une nuit blanche (Into the night, 1985) de John Landis, il profite d’une décennie de retraite. Don Siegel s’éteint le 20 avril 1991 à Nipoma en Californie (Etats-Unis) à l’âge de 79 ans, après avoir réalisé 36 longs-métrages. Metteur en scène préféré de Clint Eastwood et son principal mentor, l’acteur américain lui avait offert un rôle très succinct dans son premier long-métrage, Un frisson dans la nuit (Play misty for me, 1972) où l’influence de Siegel était d’ailleurs remarquée. Clint Eastwood dédiera également son western Impitoyable (Unforgiven, 1992) à ses deux mentors : Sergio Leone et Don Siegel. Don Siegel aura été ignoré par les cérémonies récompensant la profession. Il n’a jamais eu de nomination aux Oscars, pour aucun de ses longs métrages. Néanmoins, en 1988, il reçoit un prix pour l’ensemble de sa carrière décerné par l’association des critiques de cinéma de Los Angeles.
Ce texte est le premier d’un dossier consacré au cinéaste Don Siegel, dont une partie de la filmographie sera projetée lors du Festival Lumière 2009 entre le 13 et le 18 Octobre à Lyon.