Lorsqu’un acteur de la télévision prend l’habitude de réaliser des œuvres pour le cinéma (à l’instar d’Alain Chabat), la contradiction de ses deux terrains d’exercice produit un film à l’apparence étonnante. Faut-il opter pour une position de rejet devant une telle hybridation ou bien se résoudre à laisser l’audio-visuel de la télévision et du cinéma se confondre dans un troisième pôle qui jetterait, entre les deux, un pont unifiant ? Au-delà de cette ambivalence réductrice, se dessine l’horizon d’un nouveau cinéma. En prenant pour son biopic le sujet de Coluche –à moins que ce ne soit Coluche qui ait induit le genre du biopic-, Antoine de Caunes témoigne d’un glissement de terrain essentiel dans le cinéma français contemporain : le versement de la télévision dans le régime esthétique et économique du cinéma.Il aurait été difficile, pour la production française, de ne pas profiter de la vague des biopics à la française pour consacrer un film à la vie de Coluche, humoriste favoris des français et anarchiste ironique. Antoine de Caunes, initiateur du projet, s’est présenté être le réalisateur le mieux désigné, de par l’admiration sans faille qu’il avoue vouer au défunt comique. Ancien humoriste à Nulle Part Ailleurs, ce comique originaire de Canal+ est de la génération de Chabat et des Inconnus, fils de la télévision et enfant du rock. Cultivé par la télé et épanouis à travers elle, le cinéma de de Caunes porte inéluctablement les traces étrangères de l’humour et de l’esthétique télévisés. Pour ne pas avoir encore vu ses précédents films, je ne peux discerner aucune généralité sur son cinéma, ni même témoigner de la réussite ou des défauts de ses réalisations. Pourtant Coluche, l’histoire d’un mec, en tant que film en soi, laisse deviner les facultés que de Caunes a pu acquérir dans ses précédents films, notamment, la sagesse de l’économie. Pratique assimilée au cinéma américain, l’économie narrative trouve dans Coluche... un plein accomplissement.

La première des économies est effectuée sur le récit global. La singularité de ce biopic, à l’opposé total de La Môme (2007) d’Olivier Dahan, est de ne sélectionner, pour dresser le portrait du protagoniste réel, qu’une seule partie de sa vie, environnant un événement clé, pour traiter, dans une métaphore semblable à la métonymie, de toute son existence. Où Dahan éparpillait son film aux quatre coins de la vie d’Edith Piaf, de Caunes restreint l’existence de Coluche aux années 80 au cours desquelles il soumet sa candidature présidentielle. En éludant si radicalement la vie de Coluche, renvoyant au secret la tendre enfance du comique, autant que son adolescence et son accident de la route, de Caunes prend le risque de décevoir le public avide du spectaculaire dans la vie commune d’un artiste. Le succès de La Môme reposait là-dessus : la mutation du destin secret de la chanteuse naturaliste en le terrible sort d’une diva maudite. L’étrange et relatif insuccès que semble connaître Coluche... démontre que le refus de de Caunes de faire de son film une fresque en hommage à Coluche est une audace qui récuse le statut de l’humoriste comme mythe populaire de l’humour français. Antoines de Caunes n’a rien à voir avec Olivier Dahan, le premier accepte pleinement le prosaïsme de son protagoniste tandis que le second considère le personnage de son film comme une illustre dame de la chanson déchue. Ce n’est pas pour rien si Marion Cotillard fit succès aux Etats-Unis, elle y rejoint l’image des mythes modernes populaires. Coluche, par l’exiguïté que prend sa vie (entre scène et maison, avec quelques détours chez Charlie Hebdo, dans les villages ou chez sa mère) n’a rien de ce mythe tant prôné par l’influence américaine. Antoine de Caunes aura répondu à côté de ce que le public est en habitude d’attendre, en s’opposant aux us cinématographiques véhiculés par Hollywood. Or Coluche… n’est pas si anti-américain qu’il le paraît.

Au-delà de ce choix narratif qui élude toute capacité de l’œuvre à s’épanouir en une légende, certains effets esthétiques (au niveau du tournage tant que du montage) en appel aux Etats-Unis, davantage à leur style télévisuel que cinématographique. Les ellipses, articulation narrative propre à la syntaxe filmique d’Hollywood, sont nombreuses et s’enclenchent à de multiples reprises par un fondu au noir, sans aucune anicroche. Dans le découpage brutale que de Caunes opère sur la vie de Coluche, cet adoucissement du récit intervient comme un contrepoint, des poignées de sucres dans un terreau de sel. En complément de ce montage adouci qui galvanise la rudesse de certaines séquences, en adoucissant l’apparence, des cadres et des mouvements. La forme atténue la frappe politique du fond. Il n’y a pas seulement cet usage précis du montage mais aussi une pratique de l’ampleur, de la vastitude. Si la grandeur du récit ne se trouve pas dans l’abondance de l’intrigue, elle se retrouve dans la largeur des plans. Les mouvements de grue et les contre-plongées en grand angle délivrent un espace large dans lequel peuvent agir Coluche et ses camarades. Un peu mieux et on serait dans le lexique du western. La première séquence est symptomatique de l’influence américaine chez de Caunes. On y voit une bande de motards en ligne, prête à assumer sa prestance dans toute la ville. À mi-chemin entre Easy Rider et Sur les quais, de Caunes invoque la référence, fait place nette à la classe américaine, à l’exception qu’elle est incarnée par un humoriste amateur de marijuana. Cette apparition en bande, arborant une apparence ad hoc à la loi de la rue, rappelle cette même loi en bande incarnée avec vigueur dans la série Les Experts. Antoine de Caunes, télé-fils, pour reformuler l’expression « ciné-fils » de Serge Daney, en revient par son cinéma à la télévision. Par là, il se distance encore davantage de La Môme qui, malgré tous ses défauts, ambitionnait la dimension épique du cinéma. Coluche… se cantonne à la minorité, au petit devenir de son protagoniste, pourtant illustre comique dans le paysage culturel français.
Le sous-titre, qui n’a rien de commercial, présente le modeste programme du film. Plus que la vie de Coluche, Antoine de Caunes entend aborder « l’histoire d’un mec ». Ce passage du mythe Coluche à sa personne réduit la mesure de l’œuvre, bien qu’il y ait des mouvements vastes de caméra pour signifier la démesure de sa vie, et en rappelle la teneur humaine. On a pu parler du communisme latent de l’œuvre, la lecture est possible mais elle omet les maints appels à l’esthétique télévisuel américaine. Souffrant de son aspect mineur qui en revient parfois au téléfilm, Coluche, l’histoire d’un mec est le tendre objet d’un amateur de l’artiste qui emprunte, pour formuler sa passion, les outils de la télévision, pour l’instant plus médiocres que ceux du cinéma, et des Etats-Unis, par l’abondance des cadres.