Entretien avec Adrian Sitaru, réalisateur de Picnic
Par Morgane Pichot, le 8 février 2009 2009 - hiver - 11:18
En attendant la publication d’une analyse critique sur le premier beau film du cinéaste roumain Adrian Sitaru, Picnic, notre rédactrice Morgane Pichot s’est entretenue avec ce jeune et prometteur réalisateur. Après de nombreux courts-métrages (dont Waves, primé plus de 20 fois à travers le monde), quelques films pour la télévision, et maintenant Picnic, Adrian Sitaru travaille sur son prochain film, hebergé à Paris à la Residence de la Cinéfondation du Festival de Cannes. Un cinéaste à suivre !

Fin de Séance : Le public occidental connait le cinéma roumain surtout depuis la Palme d’or de 2007 (4 mois, 3 semaines et 2 jours, Cristian Mungiu). Picnic est votre premier long-metrage. Comment envisagez-vous votre travail en comparaison à ce qu’on a appelé "la Nouvelle Vague roumaine" et à des cinéastes tels que Cristian Mungiu, Cristi Puiu (La mort de Dante Lazarescu), Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest, 2006), Catalin Mitulescu (Comment j’ai fété la fin du monde, 2004) etc ?

Adrian Sitaru : C’est difficile de me juger personnellement. Je dois toujours prouver que j’appartiens à ce groupe sympathique. Mais je ne suis pas sûr que mon cinéma provienne du même style, le minimalisme et l’hypperéalisme, comme le leur.

FdS : Quelles sont vos influences ?

A.S : Tarkovsky, Bergman, Fellini, eux c’était surtout au début, et plus tard Kaurismaki, Mike Leigh, Gus Van Sant, Lars Von Trier... Becket et Joyce en littérature.

FdS : Pensez-vous qu’il soit plus aisé de produire un film aujourd’hui en Roumanie, que dix ou vingt ans plus tôt ? Comment avez-vous produit Picnic ?

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A.S : Bien sûr, c’est plus facile, surtout parce que la technologie évolue beaucoup. C’est plus simple et moins cher de faire un film, avec un certain sujet, de le tourner, de le monter et de le terminer sous un format numérique. S’il est bon, c’est évident, il coutera de le développer en 35 mm, cette étape reste chère mais viendra bientot à disparaitre. Donc je produis mon film comme ça. Je pense à un sujet "économique" pour la production et je le fais. Si vous avez un bon scénario, je pense qu’il est très facile de trouver des acteurs talentueux qui accepteront de le faire gratuitement et des amis pour vous aider. Mais vous avez aussi besoin de beaucoup de chance pour le finir... !

FdS : D’où vient l’idée de ce film ? Comment le présenteriez-vous ?

A.S : Ca vient de mon propre dilemme à propos de ma conduite, à propos du comportement des gens. Pourquoi sommes-nous si auto-destructeurs dans nos relations amoureuses ? Pourquoi sommes-nous si manipulateurs et continuellement en train de mentir ? Pourquoi avons-nous besoin de ça ? Je parle de manipulation et de mensonges positifs, comme sourire pour etre plaisant face aux autres par exemple. Et finalement je pose cette question : qu’est ce que l’amour ? Parce que ça n’a pas l’air d’être ce que nous pensons !

FdS : Quand avez-vous décidé d’opter pour la caméra subjective ? Et pourquoi choisir le point de vue de cinq personnages et pas uniquement d’un ou deux ?

A.S : Dans les premières versions du scénario, j’ai écrit la même histoire trois fois, du début à la fin, à partir du point de vue de chacun des personnages principaux. J’ai trouvé ensuite que c’était trop ennuyant, et j’ai re-structuré de manière plus classique tout en conservant mon idée de point de vue en caméra subjective. J’ai décidé de l’utiliser à 100% quand j’ai compris que si je l’utilisai tout le temps, à coup sûr les spectateurs percevront que le dernier plan appartient aussi à quelqu"un, à une présence, et que donc ca profiterai au sens du film.

FdS : La caméra subjective, et dite "portée", peut faire penser au mouvement Dogma. Y’a t-il une influence ou une référence à cette "école" dans Picnic ?

A.S : Oui, c’est comme dans DOGMA, et j’aime beaucoup les films de Lars Von Trier et Vintenberg, ils m’ont fait comprendre à quel point c’était facile et peu onéreux de faire un film. Mais je n’ai jamais essayé de faire un film du Dogme, je n’ai pas suivi les règles etc... A ce propos, si je voulais gagner plus d’argent et de temps, je devrais éviter les mouvements de caméra "agaçants", je sais que je risque de perdre les spectateurs avec ça et ce n’était pas mon but. Mais avec un petit budget d’étudiant vous devez faire des compromis et le premier relève de la technique.

FdS : Picnic rappelle également les films de Haneke (Funny Games pour le plus récent par exemple), et le film français Harry, un ami qui vous veut du bien, de Dominik Moll. Avez-vous vu ces films pendant la production de votre long-métrage ? Que pensez-vous de ces films par rapport à Picnic ?

A.S : J’ai vu Funny Games l’an dernier mais j’aime la tension d’autres films de Haneke. Je n’ai pas vu le film français, mais je suis curieux maintenant...

FdS : Les dialogues sont très importants et sonnent très justes, y’ a-t-il une part d’improvisation des acteurs, et notamment pour la séquence d’ouverture dans la voiture ?

A.S : Il n’y a aucune improvisation dans le film, même si bien sûr le scénario n’est peut-être pas exactement le même, mais je bloque tout au cours des répétitions (c’est également ma façon de travailler à la télévision, même le meilleur dialogue je peux le modifier lors des répétitions). Je fais ça pendant un mois, puis le tournage tous ensemble a pris environ onze jours. Je n’ai pas d’argent et de temps à perdre avec des improvisations.

FdS : Pensez-vous qu’on puisse interpreter le début du film et le passage à la campagne comme une façon de dire : "je respecte ce qu’ont fait Puiu, Porumboiu, Mungiu... mais je ne veux pas aller par là. Je préfère les obsessions personnelles, comme la culpabilité, les mensonges, le doute, la sexualité...et pas les problèmes sociaux. Les personnages viennent de Bucarest où il y a encore beaucoup de pauvreté, on y voit de gands barres d’immeubles, de vieilles voitures, des routes inachevées... mais je laisse ça pour ne garder que les personnes, de la classe moyenne mais aussi une prostituée" ?

A.S : Quand j’ai écrit Picnic, mais aussi quand je l’ai tourné, en grande partie en 2005, les films de Porumboiu, Mungiu et Puiu n’existaient pas, ou peut-être que si, mais je ne les avais pas encore vus, donc c’est difficile de dire cela. La Vague roumaine c’était juste une petite vague à cette période... Peut-être dans mon inconscient, c’était quelque chose comme : "Si Vintenberg, Cassavettes, Jarmusch et bien d’autres peuvent faire de bons films avec juste un peu d’argent et de lieux, je peux essayer moi-même !"

FdS : Avez-vous d’autre projet en préparation ou en cours d’écriture ?

A.S : Oui bien sûr je travaille actuellement sur mon prochain long-métrage, j’en suis à la fin du scénario.

Propos recueillis et traduits le 06 février 2009 par Morgane Pichot. Merci à Adrian Sitaru pour sa collaboration.

- Lire l’analyse critique de Picnic

 






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

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