Réalisateur porté disparu depuis l’étonnant The Cell, Tarsem Singh revient enfin avec un projet fou à la hauteur de ses ambitions formelles. The Fall est un conte sombre et baroque à l’esthétique unique malheureusement sacrifié par une sortie en Direct-To-Dvd indigne d’un spectacle conçu pour le cinéma. A la fois mélodrame poignant et film d’aventure coloré, The Fall et son concept étrange intrigue irrémédiablement.Tourné dans 18 pays différents avec une liberté frondeuse qui rappelle souvent Terry Gilliam (dans la démarche comme dans la folie visuelle), The Fall centre son récit autour de deux protagonistes immobilisés dans un hôpital de Los Angeles durant les années 20. Un cascadeur paralytique au cœur brisé tente d’amadouer une fillette en lui racontant des contes épiques afin que celle-ci lui procure suffisamment de morphine pour l’envoyer dans l’autre monde. A cette histoire touchante et dépressive se superpose un univers fictionnel orientaliste qui met en scène une troupe de personnages bigarrés et vengeurs, ces derniers tissant progressivement des liens étroits avec l’état émotionnel des deux narrateurs.
La mise en abyme d’une fiction est loin d’être inédite, particulièrement lorsqu’il s’agit d’opposer un quotidien prosaïque et étouffant avec un conte fantastique jouissant d’une liberté d’action infinie. Des chefs-d’œuvre comme Le Labyrinthe de Pan ou encore Créatures Célestes ont su jouer, et avec sans doute plus d’habilité que Tarsem Singh, sur la nécessité de la fiction pour pallier aux limites du monde réel. Cependant quel plaisir d’observer un cinéaste déployer un tel enthousiasme pour ses personnages comme pour ses décors oniriques qu’il est allé chercher minutieusement sur chaque continent. L’esthétique de Singh, bien qu’évoquant à maintes reprises le cinéma de Kubrick (The Fall s’ouvre et se ferme sur la Sarabande d’Haendel) et de Gilliam, s’est remarquablement affinée depuis The Cell. La dimension mythologique inhérente au cinéaste gagne en assise sémantique dans cet univers orientaliste qui rappelle souvent celui des Milles et Nuits. Singh n’oublie pas de replacer à l’occasion ses motifs les plus symptomatiques (personnages cornus, draperies démesurées, architecture défiant les lois de la physique) qui participent à la puissance visuelle du film confinant parfois au symbolisme le plus évocateur.
Si la beauté plastique est exponentiellement renversante au fil du film, elle n’en constitue pas moins un symptôme de formalisme acharné qui menace souvent de faire vaciller l’équilibre narratif de The Fall. L’univers fictionnel qui déploie toute la grandeur visuelle du film perd en effet de son impact émotionnel, faute d’un procédé métaphorique parfois maladroit qui installe une distance notable entre le spectateur et l’univers du conte. L’impact de l’esthétique baroque est alors amoindri par l’absence de projection d’affect dans cette seconde fiction malgré un final réussi où le conte devient enfin le théâtre cathartique de la réalité en y projetant les enjeux des personnages. The Fall aurait clairement mérité une heure de métrage supplémentaire pour asseoir pleinement les deux niveaux narratifs qu’il tente de combiner.
Œuvre de cinéma sur le cinéma, le film de Tarsem Singh est une ode à l’imaginaire et au processus de création artistique qui entretiennent une interdépendance forte avec la réalité. La fiction créée par le jeune cascadeur devient le moteur existentiel d’une petite fille, et lorsque ce dernier décide de terminer l’histoire en même temps que sa propre vie il est dépossédé de son statut d’auteur pour en devenir le fossoyeur. A la petite fille alors de s’immiscer dans la narration de l’histoire qui est devenu sienne pour tenter de sauver ses amis, imaginaires et réels. La fusion des deux univers permet ainsi aux narrateurs de jouer leurs destins aux quatre coins du monde alors même qu’ils sont cloués au lit.
Concentré d’amour pour le septième art, The Fall est une expérience visuelle et sensitive de haute volée malgré ses maladresses et aurait sans aucun doute gagné à être diffusé sur grand écran puisque le film de Tarsem Singh n’a finalement le droit qu’à une sortie en DVD après être resté trois ans dans les placards du distributeur. Le prix de l’ambition sans doute. A défaut d’être un des films de l’année, The Fall se contentera d’être l’un des plus singuliers DTDVD de 2009, et l’un des meilleurs aussi.