La Nymphe (Un film de Pen-ek Ratanaruang)
Esprits de cinéma
Par Flavien Poncet, le 27 mai 2009 2009
Le cinéma thaïlandais avait laissé échoué l’année précédente deux œuvres prometteuses sur les rives sélectives des écrans français : Wonderful Town d’Aditya Assarat et Ploy de Pen-ek Ratanaruang. Sur les sillons d’Apichatpong Weerasethakul, le dernier explorait des singularités narratives en raccordant puissance de la contemplation à l’angoisse de la durée. Ratanaruang composait un cinéma attentif où les questions de couple offrait l’occasion d’exprimer les tensions qui motivent l’individu. Par extension, Ratanaruang aspirait dès Ploy, dans lequel un couple frôlait la rupture, à enquêter sur ce qui se produit chez l’être humain dès lors qu’il est en état de crise, sur le plan d’affectif, face à l’Autre. La Nymphe reproduit ce même projet en employant des moyens formels semblables, libérant par instants la mise en scène de la sclérose qui pouvait étouffer Ploy.

Écrire sur La Nymphe demande de commencer par deux points, un formel et l’autre thématique.

1 ) Formel : Ratanaruang ouvre son film sur un plan-séquence dans lequel une caméra aérienne, à hauteur d’homme, parcourt les rhizomes d’une forêt humide avant que n’apparaissent les cris d’une femme qu’on ne tarde pas à voir entrer dans le champ. Poursuivie par deux hommes aux torses nus, la femme fuit et court se perdre hors de portée de l’objectif qui poursuit sa traversée tranquille entre les racines et les branches. Dans un mouvement d’élévation, qui fait basculer le point de vue de l’ordre humain à celui plus élevé d’omniscience, la caméra recadre la femme maintenue par les deux hommes et violées sur le sol. En contre-plongée, le mouvement du plan poursuit son cours pour retrouver plus tard et sans interruption les deux violeurs, morts dans l’étang, au cœur de la forêt. Ce long plan d’introduction hantera tout le film, menaçant chacun des personnages d’être un membre actif ou passif de cette scène.

2 ) Thématique : La Nymphe, dont le titre laisse à présager une dimension mythique, joue sur le terrain éculé de la confrontation entre la Nature et la Culture. Traité de façon autrement plus provocatrice, selon les dires, par un autre film cannois, Antichrist de Lars Von Trier, le glissement de la Culture vers la Nature prend chez Ratanaruang des airs d’ambiance. Produit dans un contexte de mondialisation « civilisatrice », La Nymphe est traversé par le désir intemporel de reconquérir le territoire d’un Paradis perdu.

JPG - 44.1 ko

Ceci présenté, La Nymphe se base sur une intrigue des plus élémentaires. May est une femme belle, très belle, mariée à Nop, photographe quelque peu négligent. Vivant en parallèle une relation amoureuse avec Korn, son patron, May se persuade de mettre un terme à son mariage. Lors d’un séjour en camping, May perd Nop dans la forêt et prend conscience de l’importance qu’il occupe dans son existence. Après avoir entrepris toutes les démarches auprès des gardes forestiers et de la Police locale pour retrouver Nop, May décide de rentrer chez elle, où elle retrouve son époux endormi sur le canapé. S’ensuit une reconstruction progressive des liens amoureux entre May et Nop, aux dépens de Korn.

Cette intrigue amoureuse assez simpliste, similaire à celle qui constituait Ploy, se mêle cette fois-ci sans retenu avec un certain mysticisme, jusqu’à s’abstraire en lui. Ce mysticisme autrement que d’en passer par des mouvements de caméra aériens, use du son. Le son chez Ratanaruang, comme chez les plus grands cinéastes contemporains (Lynch, Van Sant, Cronenberg, Kitano, Kurosawa…), est la matière même de l’indicible. Le souffle de Nop que May entend lorsqu’elle appelle sur son portable amorce l’apparition d’une présence mystique voire mythique. Lorsqu’enfin se révèle l’origine de ce souffle (un râle sexuel), le spiritualisme latent qui traverse le film prend corps par l’image et donne au son la pleine ampleur de sa puissance.

JPG - 42.2 ko

Avec ce septième long-métrage, Pen-ek Ratanaruang continue d’explorer les formes qui courent sur toute son œuvre et qui appelle d’une voix de velours à recouvrer les forces émanées de la Nature. Faut-il en conclure que Ratanaruang est un nième cinéaste écolo qui saupoudre ses réalisations d’une esthétique sublime ? Il y a certainement une aspiration au sublime chez le cinéaste thaïlandais, ce que d’aucuns lui reproche, mais en aucun cas une volonté de défendre l’écologie comme on défend une idéologie politique. La Nature n’est pas un décorum chez Ratanaruang, a contrario d’un Yann Arthus-Bertrand, elle est une force du visible et de l’audible, l’enclos intarissable d’une conscience de la Terre, aussi terrifiante que libératrice. La Nymphe désigné par le titre est autant le personnage de May, à la beauté implacable, que la forêt aux esprits qui poursuit chaque plan du film.

Images : © Fortissimo Films






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance