Tonnerre sous les tropiques (Un film de Ben Stiller)
Etre au lieu de paraître
Par Anthony Boscher, le 19 octobre 2008 2008
Tugg Speedman, Kirk Lazarus, Jeff Portnoy, Alpa Chino, Kevin Sandusky. Cinq noms, cinq personnalités que tout oppose. L’un fut l’acteur le plus “bankable” de l’histoire du cinéma américain tandis qu’un autre est le roi de la comédie bas de gamme. Ces caractères si différents vont se retrouver sur un film qui s’apprête à devenir une référence en matière de film de guerre. Cependant, le réalisateur qui est aux commandes en est à son premier essai et fait perdre des sommes colossales à la production. Après quelques mises au point, l’équipe de choc va se retrouver dans la jungle du Triangle d’Or pour une expérimentation qui dépasse de loin la simple expérience cinématographique.

Ah qu’il est loin le temps où nous portions un appareil dentaire et où on s’impatientait de demander à Mary de nous accompagner au bal de fin d’année. Car c’est avec Mary à tout prix, des frères Farelly, que Ben Stiller a acquis le statut de star internationale. Il n’est pas uniquement un bon comédien, le temps d’un film il passe également derrière la caméra. La dernière fois c’était en 2001 avec Zoolander où il n’hésitait à s’approprier cet univers particulier qu’est la haute-couture et d’en donner une image à la mode « Stiller ». Il lui aura fallu sept longues années pour nous offrir son nouveau projet.

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Nombreux sont les films qui parodient d’autres films comme ce fut le cas pour Scary Movie ou plus récemment Spartatouille. A croire que le cinéma aime s’auto-parodier en n’hésitant pas à se faire matière pour mieux se regarder. Le cinéma devenu spectateur de son propre médium. Tonnerre sous les tropiques n’est pas un énième film de cette veine qui ne ferait que de simples références éphémères à l’art cinématographique pour créer une matière comique. Ce n’est pourtant pas les références qui manquent. Lors de la première séquence, on se plait à retrouver un « officier baleine » s’échapper de la bouche d’un soldat et ainsi nous retrouver le temps de quelques secondes dans Full Metal Jacket. Voilà à quoi nous devons nous attendre. Ce sera des références, mais éphémères non inscrites de manière concrète dans le film. Cette réplique n’apparaîtra qu’une unique fois et ne sera plus utilisée par un personnage lors des autres séquences. L’unique clin d’œil qui vient s’inscrire de manière concrète dans le film est cette fameuse pose qu’adopte Tugg Speedman, toujours lors de la première séquence, lorsqu’il se fait tirer dessus par des soldats vietnamiens. Cette pose que l’on retrouve chez Willem Dafoe, dans l’une des plus belles séquences de cinéma qui est celle de Platoon, lorsqu’il lève les bras au ciel adoptant une position de martyr. Le cadrage est quasiment le même que dans celui d’Oliver Stone à cette chose près que pour s’approprier cette référence, Ben Stiller va apporter sa touche. Le corps va se tordre jusqu’à donner l’impression d’un corps élastique. Chez Oliver Stone, la scène a un fort potentiel dramatique car le corps de Willem Dafoe, les expressions de son visage, expriment la souffrance. Il joue la souffrance, il paraît souffrir alors que chez Ben Stiller, le corps ne paraît, il n’est rien. Tugg Speedman n’exprime rien et cette caractéristique lui permet de faire ressortir le côté comique de la scène.

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Avec Tonnerre sous les tropiques il n’y a plus de barrière entre la réalité et la fiction. Le film que tournent les acteurs s’intitule Tonnerre sous les tropiques ce qui permet au spectateur d’avoir le statut de voyeur « supérieur » puisqu’il a l’impression de voir se dérouler devant ses yeux la réalisation d’un véritable film. Pour John « Four Leaf » Tayback, l’homme auteur du livre qui est adapté et qui a vécu le conflit vietnamien, la raison de l’échec du tournage est que les acteurs n’ont pas réellement vécu les évènements (la guerre du Vietnam) dont s’inspire le film. Il adopte ainsi la casquette de théoricien en disant que l’ère de l’acteur qui « croît jouer et qui paraît » et terminé et que désormais l’acteur doit « être » pour ressentir les émotions qui viennent du plus profond de lui. Pour exprimer la peur, il faut avoir réellement peur. La séquence où le réalisateur explose sous l’impact d’une mine est intéressante. En disparaissant, le réalisateur laisse la place aux acteurs, plus de direction d’acteur, plus d’assistanat. A travers son film, Ben Stiller tente de développer certains concepts cinématographiques comme celui du statut de l’acteur mais aussi celui de la part de fiction qui habite notre quotidien.

La fiction s’inscrit dans le film dès la présentation des personnages. Leurs carrières nous sont montrées par l’intermédiaire de plusieurs bandes-annonces de leurs films respectifs. Pub pour l’un, parodie de la famille Foldingue pour un autre et clin d’œil aux films gros budgets avec Le rôtisseur VI avec la star Tugg Speedman et ce n’est que le début. Lors de la première séquence, les acteurs évoluent dans un univers qui ne reflète à aucun moment une certaine forme de réalité. Quand ils tournent leurs films, les acteurs évoluent dans l’illusion la plus pure qu’il soit, même lorsqu’ils sont hors des plateaux. Pour preuve cette séquence où Speedman observe le sujet télévisé qui est consacré au film qu’il tourne en ce moment. Le seul reflet qu’il peut avoir de lui à ce moment est renvoyé par un poste de télévision dernier cri. A ce moment précis, il n’a pas encore un reflet conforme à sa personnalité, à ce qu’il incarne vraiment. Passons à une autre séquence. Celle où le jeune réalisateur parle du statut du film. La séquence se déroule via un travelling latéral. Au premier plan nous avons Damien Cockburn et en arrière plan des jeunes filles arrosées de champagne par des hommes aux attentions peu conventionnelles. Ici encore, tous les débordements que peut engendrer le tournage d’une grosse production Hollywoodienne sont ici multiplier à outrance créant ainsi un débordement du cadre. Lors de cette séquence, cet excès n’est pas montré au premier plan mais comme toile de fond comme si il y avait une attention, de la part de Ben Stiller, de montrer avec sarcasme tout l’univers Hollywoodien mais de manière éphémère puisque la séquence suivant n’y fait plus référence. Le réel va venir s’inscrire dans le film lorsque le réalisateur va disparaître du champ pour laisser évoluer ses personnages. Lorsque ce dernier s’évapore, la part de fiction qui nourrissait la matière filmique disparaît pour laisser place non plus à des personnages de fiction mais à des acteurs n’ayant plus de rôles. Ces derniers ne vont pas mettre longtemps à comprendre qu’ils ont atterri sur le terrain de la réalité sauf Speedman qui va vraiment se croire encore dans la fiction. Même lorsqu’il se fait capturer il va continuer de croire qu’il est encore en train de tourner des scènes. Il faudra attendre la confrontation avec le chef du village pour qu’il puisse comprendre réellement où il est tombé et découvrir sa véritable personnalité. Lorsqu’il est prisonnier, Speedman va devoir interpréter le personnage de Jack, attardé mental, mais cette fois-ci à la scène. L’interprétation de ce personnage lui avait valu tous les griefs du métier. Ce raté était dû au fait qu’il avait trop incarné le personnage, qu’il n’y avait plus de barrière entre le « faire croire » et le « paraître » c’est pourquoi l’oscar lui avait échappé. Lazarus, lors d’une séquence dans la jungle, lui explique le pourquoi du comment de son chute au prix tant convoité. En réadaptant son jeu, il ne va plus « paraître » comme un attardé mental mais il va « être » un attardé mental. Il va se réapproprier le rôle et ainsi être dans une nouvelle d’être au monde. Ses prestations vont être récompensées par ce petit trophée en forme d’Oscar que lui offre le petit garçon. Speedman a trouvé son public parce qu’il est Tugg Speedman. Désormais, après chaque représentation il s’observe dans le miroir et non pas à travers le prisme d’un écran plasma.

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Quant à ses comparses, même s’ils ont conscience d’avoir atterri dans la réalité, ils vont la remanier pour en faire une matière fictionnelle. Ils vont élaborer un plan pour allez Tugg en se servant de leurs expériences passés sur les plateaux de tournage. Il n’y a pas comme chez Tugg un revirement du statut de l’acteur du moins pas encore. Lorsqu’ils arrivent à le sauver, il l’arrache des griffes de la réalité pour le replonger dans la matière fictionnelle. Ce changement de situation va faire prendre conscience à toute la troupe que désormais il ne suffit plus de paraître dans un monde qui n’est pas le nôtre, mais qu’il faut « être » au monde. Preuve que la fiction s’engendre dans la moindre parcelle de réalité lors de la dernière séquence où nous voyons Lazarus tentait de sauver Speedman. La séquence fait explicitement référence à la première, puisque la situation est la même, sauf qu’elle se déroule dans la réalité et non plus dans la fiction. Peu à peu la réalité va s’effacer pour laisser place à différents instants de fiction notamment lorsque Tugg Speedman réadopte la pose qu’il devait avoir dans le film à l’origine. C’est également à ce moment qu’il arrive à avoir cette larme qui avait tant de mal à venir au début du film. La fiction à besoin de s’inspirer de la réalité pour se faire matière. Ben Stiller, toujours avec légèreté, fait des références explicites au système Hollywoodien en les remaniant avec son style propre. Reste également le rôle de Tom Cruise méconnaissable en producteur véreux qui ne vénère que le Dieu Dollar et qui « troc » des vies contre de l’argent et des Jets de luxe. Tout le monde y passe et pointe d’ironie supplémentaire lorsque Speedman demande à Lazarus après la première fausse embuscade : « Si tout cela n’est pas vrai pourquoi restes-tu dans ton rôle ? », ce dernier rétorquant : « Je reste dans mon rôle jusqu’à l’édition longue du film en DVD ».

Même si à la fin Tugg Speedman arrive à décrocher l’Oscar pour son interprétation dans le film, nous ne voyons pas d’images du film qui a été tourné bien que l’on nous ait informés, via quelques plans furtifs, de la présence de caméras éparpillées dans la jungle. Voilà en somme tout ce qui fait le génie de Ben Stiller. Réussir, à travers le genre comique/parodie, à retranscrire l’univers si particulier qu’est la "famille du cinéma". Cela passe par des réflexions sur le cinéma, au sein d’un genre qui ne le fait que très rarement : la grosse production Hollywoodienne. Et si le meilleur des films était celui où il n’y avait plus d’acteurs, plus de direction d’acteur, plus de caméra, seulement une vision objective de la matière. Plus de « coupez, moteur, silence, ça tourne ». Plus d’artifices, d’effets, seulement la vie.

Images : © Paramount Pictures France






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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- Séances, la cinéphilie à Paris
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