Léon Tolstoï écrivait dans Anna Karénine « Toutes les familles heureuses le sont de la même manière, les familles malheureuses le sont chacune à leur façon ». Il aurait pu en dire de même après avoir vu Ciao Stefano, prix du meilleur film au festival de Venise 2007. Dans cette comédie familiale, si les Nardini ne se déchirent pas, ses membres ne réussissent pas à trouver la paix intérieure.Stefano a déjà 35 ans. Stefano ne reçoit pas le succès escompté avec son groupe de rock. Stefano trouve chez lui sa compagne le trompant avec un autre musicien. Stefano a la portière de sa voiture bloquée. Stefano quitte Rome. Stefano, en bon Italien, rentre se faire cajoler par la mamma et toute la famiglia. Mais Stefano se trompe : la douceur et le calme du foyer ne sont qu’illusions. Son frère, Alberto, divorce et ne sait plus comment payer les dettes de l’entreprise familiale. Sa sœur, Michela, a arrêté ses études pour laver les aquariums des dauphins et semble lesbienne. Sa mère se rend à des « cours » pour être heureuse, dirigés par une sorte de gourou barbu, tout de blanc vêtu. Si calme il y a, il ne s’agit que de l’hallucinante lenteur des voitures dans les rues de la petite ville et des règles scrupuleusement respectées.

Chez les Nardini comme dans toute autre famille, chacun a son propre univers, ses propres problèmes. Personne ne se comprend vraiment. Quelqu’un connaît-il les problèmes de Stefano ? Quelqu’un sait-il pourquoi Michela a arrêté ses études, si près du but ? L’autre reste autre, même au sein du micro-monde familial. Mais on s’y aime et on s’y soutient, quoiqu’il advienne. Alors, frères et sœur vont s’associer, se retrouver, avec un seul but : tenter de sauver l’entreprise familiale, qui met en bocal des cerises –détail non superflu, quand on parle de vacuité. Le père, qui a eu tant de mal à accepter de partir en retraite, ne doit rien en savoir. Au cours de cette épopée, ils vont apprendre que ce n’est pas tant l’entreprise qui compte, mais cette famille qui apporte tant de réconfort quand tout semble s’effondrer. Le dialogue sur la colline, entre Stefano et sa sœur, marque les esprit « -Je suis venu ici, j’avais un peu besoin de…j’avais besoin de… -Tu avais besoin de nous ».
Le papa, Walter, représente le seul sage de l’histoire. Les paroles sensées sortent de sa bouche « Laisse-toi aller, vis ! », « Il faut toujours suivre son chemin. Les choses s’arrangent par elles-mêmes ». Plus que le courage et la ténacité, il enseigne à ses enfants, d’abord, de relativiser. La vie est tumultueuse, pleine de remous, mais spontanément tout revient se mettre en ordre, d’une façon ou d’une autre. Il s’agit entre temps de faire ce qu’on aime. Pour lui, jouer calmement au golf. Ce qui nécessite les mêmes qualités que dans la vie de tous les jours : persévérance et calme intérieur.

À le voir, on pourrait penser alors que l’excentrique Stefano va finalement laisser tomber guitare, t-shirt de Zorro et vie de bohème pour rester près de sa famille, parce qu’il aura compris que le bonheur se trouve dans les petites choses simples de la vie, avec les siens…Non. C’était le sujet de Juste un baiser (Ultimo Bacio) de Gabriele Mucino, mais ce ne sera pas celui de Zanasi. Le film part pourtant des mêmes considérations, Stefano demande à ses neveux « Mais vous ne vous faites pas chier, dans la vie en général ? ». Et des ralentis donnent de l’importance à des petits moments simples, beaux. Sauf que le moment important, pour Stefano, c’est de sauter d’une scène, bras écartés, dans la foule, loin de la banalité d’une petite ville... Tout en sachant que les siens seront là, le jour où la vie ne lui sourira plus.
La force de Ciao Stefano réside dans de magnifiques dialogues, comprenant des morceaux de bravoure, drôles et émouvants. Ils portent une réflexion intéressante, sur un ton léger –italien ?- où rien n’alourdit les thèmes déjà difficiles de divorce, de faillite, de suicide. En sortant de la salle, on comprend mieux le sens des mots qui s’affichaient sur l’écran noir, en préambule du film : « Non pensarci » (« N’y pense pas »). C’est bien connu, à trop réfléchir, on oublie de vivre.