Petit à petit, Rabah Ameur-Zaimeche se fait une place parmi les meilleurs cinéastes français de sa génération. Son œuvre très personnelle ne compte que trois films, mais chacun possède une richesse toute particulière. Artiste multiple, après Wesh wesh qu’est ce qui se passe ? en 2002, Bled number one en 2006, voici Dernier maquis, qu’il a une nouvelle fois écrit et réalisé, mais aussi dans lequel il interprète avec beaucoup de talent le personnage principal.Chronique d’un enfer industriel, où les pressions, les chantages, les désillusions se cachent derrière chaque geste, chaque parole, chaque croyance. Film anti-manichéen à l’extrême, le scénario maltraite les préjugés d’un coté, expulse les bons sentiments et la bonne conscience de l’autre. Non, les musulmans ne sont pas des sauvages, oui, ils leurs arrivent aussi de faire des erreurs. Non, le patron n’est pas qu’un exploiteur égoïste, oui il est en position de supériorité. Idem pour la narration qui prend toute prévision à contre-pied. Il semble ne rien se passer dans ce quotidien mécanique et répétitif, dans cette succession sans fin de lignes et de colonnes, pourtant, Dernier maquis mêle habilement questions sociales contemporaines (comment survivre dans la crise quand on est patron ou ouvriers de PME ? Comment atteindre la paix sociale en milieu professionnel ? etc.) et histoires individuelles (le nouveau converti à l’Islam, le chef de village, l’Imam etc.)

Le travail est un enfer, en rouge et noir, mais il permet de survivre au delà de ces frontières, en famille, entre amis. Il devient une prison quand il ne le permet plus, quand la menace de chômage pèse. Alors, l’emploi devient une prison dans laquelle on s’enferme soi-même. C’est la séquence finale, les planches de bois deviennent des murs qui ferment l’espace, les trois mécaniciens le restreignent, ils en expulsent le chef, deviennent leurs propres bourreaux. Le maquis est un refuge mais aussi un piège. Car avec ces colonnes innombrables, c’est toute l’absurdité d’un monde du travail aliénant qui prend forme et devient clair. Que font ces hommes ? Ils déplacent des palettes à l’infini. Où vont-elles ? A quoi servent-elles ? On en sait rien. Tout ça pour contenter une société du profit, pour assouvir une soif d’argent au détriment des bonnes relations humaines. Rabah Ameur-Zaimeche rétablit l’honnêteté de la pensée à travers la justesse de ces dialogues (dont la qualité n’est pas sans rappeler La Graine et le mulet de Abdellatif Kechiche).

L’acteur principal (et réalisateur !) est le seul lien avec les deux films précédents qui formaient un diptyque. On retrouve quelques longueurs par ci par là mais l’essentiel n’est pas dans ce qui est montré, mais dans ce qui est ressenti : injustice, rage, impuissance… Dernier Maquis pose un regard nouveau, sans volontés cachées, sur un univers et des personnes trop souvent ballottées par les idées reçues et les regroupements divers.