Surveillance (Un film de Jennifer Lynch)
Film de fille ?
Par David Honnorat, le 21 août 2008 2008
Que reste-t-il de l’Amérique profonde ? Lieu mythique et éternel du cinéma, le Far West a bien changé. Loin du temps où elle se contentait d’être le théâtre d’un genre ultra-codé, l’Amérique qui vote Bush et porte toujours fièrement le Stetson passe depuis bientôt 20 ans à la moulinette du cinéma d’auteur. Les Soderbergh, Lynch et autres frères Coen l’ont abondamment traité : il s’agit là d’une Amérique en ruine, terrain de désastres sociaux, d’une Amérique décrépite, abandonnée à des rêves auxquels elle ne croit plus vraiment. Cette Amérique pourtant inspire, et c’est dans « l’esthétique de la médiocrité », caractéristique de plusieurs films de son père, que se situe Jennifer Chamber Lynch avec Surveillance.

Dans un bourgade quelconque donc, deux agents du FBI (Julia Ormond et Bill Pullman) sont missionnés pour enquêter sur une série de meurtres. Schéma classique du cinéma américain, les agents fédéraux devront collaborer avec les forces de l’ordre locales qui, comme d’habitude, se montrent peu coopératives. Pour interroger les trois témoins : une junkie, un flic et une petite fille, les fédéraux mettent en place une méthode d’interrogatoire originale sur laquelle s’appuiera le dispositif de narration en huis-clôt du film. Les trois témoins sont en effet interrogés simultanément dans des pièces différentes toutes surveillées par le personnage de Bill Pullman. Depuis son poste de contrôle, que l’on pourrait apparenter à une salle de montage en direct, il domine et oriente le récit. Les témoignages se succèdent puis se mélangent et d’un flash-back à l’autre, le spectateur découvre peu à peu la vérité.

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Le format de l’enquête, volontairement grossier, et l’aspect caricatural de la plupart des personnages semble indiquer que l’intrigue est secondaire. Servi par des dialogues particulièrement piquants, Surveillance est avant tout une farce, un dispositif cynique et dérangeant dont la beauté émerge miraculeusement par l’intermédiaire du seul personnage véritablement consistant, celui de la petite fille. Il est d’ailleurs regrettable que la structure narrative ne la mette que trop tardivement au centre du récit. Plusieurs répliques et situations peuvent suggérer une identification de la réalisatrice à la petite fille. « I know what blood looks like. » répétera-t-elle tout en reconnaissant que son père ne la laissait pas voir de films d’horreur. En dépit des efforts faits pour préserver son innocence, la gamine est lucide et a percé d’instinct les mystères que les adultes gardaient pour elle. Au regard de la nébuleuse de trouble et d’angoisse que constitue l’oeuvre monumentale de son père on se dit que cela doit peut-être ressembler à ça d’être la fille de David Lynch. Farce acide, Surveillance ne manque donc pas de personnalité. Cette personnalité est à l’image de la petite fille effacée et fébrile mais furieusement déterminée.

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C’est toutefois essentiellement du point de vue de la mise en scène que le film déçoit. Hormis la puissance poétique du dernier plan, les situations, trop figées, ne donnent que peu de matière à une réalisation parfois hésitante. Si certaines scènes sont émotionnellement efficaces (la routine des deux flics véreux), elles ne participent pas suffisamment à un rythme global.

Malmené par la critique, qui n’a pu s’empêcher la comparaison avec les films du père (Twin Peaks en particulier), Surveillance reste particulièrement intéressant. Gageons que les prochaines années permettront à Jennifer Lynch d’affirmer sa personnalité et de développer son style objectivement assez original.

- Lire l’analyse critique de Bubble de Steven Soderbergh
- Lire l’analyse critique de INLAND EMPIRE de David Lynch
- Lire l’analyse critique de No Country for Old Men de Joel & Ethan Coen

D’autres "filles de" :
- Lire l’analyse critique de Marie-Antoinette de Sofia Coppola
- Lire l’analyse critique de Broken English de Zoe Cassavetes

Images : © Wild Bunch Distribution






A l’occasion de la sortie du chef d’œuvre de Steve McQueen, Hunger, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Les Évadés de Frank Darabont
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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