Carlotta Films ressort cet été en copie neuve, le superbe et inconnu The Savage Eye, film expérimental à mi-chemin entre documentaire et fiction, tourné en 1960 par Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick. Le film était présenté à Cannes ce printemps, dans la sélection Cannes Classics.Une bonne surprise ne venant jamais seule, la projection de The Savage Eye est précédée de celle du court-métrage documentaire Les Vétérans du massacre de My Lai, oscarisé en 1971, et réalisé par Joseph Strick. Pendant vingt minutes d’une gravité hors-norme, cinq jeunes américains, présents quelques années plus tôt au mauvais endroit (le Viet-Nam), au mauvais moment (quand des généraux décident de venger la perte de jeunes GI’s en réduisant en cendre et à sang tout un village de vieillards et d’enfants), racontent l’ignoble massacre auquel ils ont pris part. Face caméra, ces cinq vétérans n’épargnent pas le spectateur des moindres détails de la liquidation de tout un hameau : viols, mutilations, incendies, charniers... Le témoignage fait froid dans le dos, autant que la distance prise par ceux qui nous en font part. Mais quand vient l’heure des remords et du bilan, c’est alors un autre son de cloche qui apparaît. L’un des soldats considère que les Etats-Unis apportent l’ennemi dans leurs hélicoptères, et qu’ils le plantent dans le sol pour le faire pousser et le combattre ensuite, manière imagée de dire que sans guerre, il n’y aurait pas d’ennemis. Peu avant la fin, un autre ex-GI aura cette phrase dont l’écho est encore perceptible aujourd’hui : "Get out of Viet-Nam now". Les Vétérans du massacre de My Lai est le contrepoint documentaire d’un film comme Battle for Haditha (deux opérations search and destroy), qui cette année revenait sur le massacre de civils irakiens par des soldats américains désireux de venger la mort de membres de leur unité. Mais la force et le génie du court-métrage de Joseph Strick ont plus à voir avec le Redacted de Brian de Palma. A presque quarante ans d’intervalle, ces deux films dressent le portrait d’un même pays à travers deux conflits contestés, d’où leur utilité et l’importance de les montrer à un public le plus large possible.

Ce complément de programme a toute sa place en préambule à The Savage Eye, et ce, pas seulement parce qu’il est réalisé par l’un des trois co-auteurs de ce dernier. Non, ce qui en fait une introduction de choc au long-métrage qui suit, c’est bien le portrait qui est fait de l’Amérique au travers des paroles de ceux qui ont tenté de faire évoluer son Histoire. Le court documentaire se poste par ailleurs comme le bilan d’une décennie passée, peut-être la plus mouvementée du vingtième siècle pour les américains. La géniale idée de Carlotta est d’avoir placé ce film chronologiquement postérieur à The Savage Eye avant celui-ci, afin de donner à voir au spectateur dans un premier temps les conséquences (le massacre de My Lai), puis les causes (l’effondrement de l’Amérique). The Savage Eye, daté de 1960, n’est en effet rien d’autre que la description cauchemardesque de l’Amérique d’en bas, pleine de tares, et que l’on ose à peine regarder tellement elle nous fait honte.

Tout commence dans un aéroport, celui de Los Angeles. Judith, l’héroïne du film, descend d’un avion, et engage une conversation en voix off avec un homme invisible, qui se décrit très vite comme étant la conscience de cette jeune femme, qui vient de se séparer de son mari. Le film entier poursuivra selon ce procédé, qui s’il peut déranger dans les premières minutes, devient vite familier du spectateur par la suite. Lors de son séjour dans la cité des anges, Judith (jouée par Barbara Baxley, dont la ressemblance avec Bette Davis est frappante) découvrira les bas-fonds de la ville, rencontrant sur son passage des hommes et des femmes dont la vie misérable nous ramène à l’oeuvre plus récente de Larry Clark. On y reviendra. Parmi ces rencontres : des stripteaseuses, des clochards, des fanatiques religieux, des travestis, ou encore des américains moyens et pervers et qui célèbrent Noël et le Premier de l’an dans une débauche de mauvais goût et d’excès. Judith, à la manière d’Alice au pays des merveilles, sembre découvrir un monde qui pourtant ne devrait pas lui être inconnu (mais sa rupture avec son mari la livre à elle même, abandonnée dans la jungle citadine, sans repères). Mais au lieu de merveilles, c’est la décadence de tout un pays qui s’offre à elle. Et le commentaire du poète (c’est le statut que porte la voix off au générique) de souligner les tares et les défauts de son pays.

S’il ne fait pas de doutes que le trio Maddow, Meyers et Strick dénonce avec véhémence et poésie l’état de l’Amérique et de ses citoyens, depuis longtemps vendus aux forces du capitalisme et de l’individualisme (en celà, The Savage Eye fait office de premier grand film contestataire de gauche des années 60), la démarche esthétique des cinéastes est elle aussi passionnante. Plus expérimentales que documentaires ou fictionnelles, les intentions esthétiques des auteurs du film, appuyées par la voix off réflexive du poète, permettent à The Savage Eye de dépasser le simple statut de film politique et sociétal, pour accoucher en fait d’une véritable oeuvre d’art, d’un patchwork vidéo où la fiction (l’itinéraire de Judith est une belle histoire désenchantée comme le cinéma américain en raffole) rejoint le documentaire commenté sur un pan de la société, le tout passé au crible d’un montage discurssif qui pousse le spectateur à la réflexion et à l’analyse. The Savage Eye était indéniablement en avance sur son temps. Le film avait déjà vu (et surtout commenté !) la chute à venir de l’Amérique, qui allait se cristalliser quelques années plus tard avec la guerre du Viet-Nam et la vague contestataire qui s’en suivra.
Au plus près des êtres qui souffrent, telle semble être la démarche des auteurs indépendants de gauche de l’autre coté de l’Atlantique. Remettre en cause la société, c’est s’attarder sur ceux qui en subissent les pires dérives, et qui ne peuvent se battre pour sortir la tête de l’eau. On faisait allusion un peu plus haut au cinéma de Larry Clark. Souvenons-nous qu’à la fin de Kids (1995), on peut voir des plans documentaires de SDF’s dans les rues de New-York, au petit matin. Ces mêmes plans étaient déjà présents dans The Savage Eye, également en fin de métrage. Peut-on imaginer plus belle image que celle d’un peuple face contre terre, usé par le temps et la société moderne, pour décrire cette sensation, ce constat que tout ne tourne pas rond dans notre monde ? Certainement pas. La beauté de ces films ne réside pas plus loin que dans ces plans si simples qui viennent rappeler au spectateur de la fiction, que la réalité n’attend pas que l’on fasse des films à son sujet pour faire son office au détriment d’hommes et de femmes dont la vie est sans cesse remise en jeu.