Premier film choc de la part d’un jeune anglais de 26 ans, The great ecstasy a suscité la polémique à Cannes l’année dernière compte tenu de son final violent et moralement insupportable. Mais derrière la fable politique provocatrice, se cache un véritable artiste dont la réussite de la mise en scène pourrait faire oublier tout le reste.Dans une petite ville côtière de l’Angleterre, trois adolescents aux parcours différents échappent à la réalité en consommant de la drogue. Autour d’eux, des familles recomposées ou monoparentales, le chômage et la deuxième guerre du golfe à la télévision. Pourtant ce film ne porte pas un discours social comme pourrait le faire un Ken Loach. La mise en scène est le cœur du film et ce sur quoi on décide d’adhérer ou pas au projet.

A la différence d’un cinéma réaliste anglais traditionnel, The great ecstasy reste distant des corps des personnages et de leurs malheurs. Du coup le film est plus une sublimation de ce microcosme par un travail plastique, qu’une dénonciation sociale mise en scène à travers des effets réalistes (la figure convenue étant la caméra portée à l’épaule). Le propos politique de Thomas Clay porte plus sur la dernière guerre en Irak que sur les défauts de la société britannique. En témoigne la façon dont les discours télévisés de Tony Blair et Donald Rumsfeld sont utilisés dans le parti pris esthétique de l’œuvre.
La réussite du film, et ce qu’y mérite notre attention : est sans conteste la mise en scène de Thomas Clay. Si le film est grandement influencé par le Orange mécanique de Kubrick, tant sur la forme (les travellings accompagnés de musique classique), que sur le fond (le malaise sociétal qui transparaît sur la population) : il n’en demeure pas moins qu’il se forge aussi une identité qui lui est propre. On l’a dit, Thomas Clay ne s’approche pas de ses personnages, préférant littéralement leur tourner autour. Le plus beau plan du film doit durer plus de cinq minutes, et il résume parfaitement toute l’idéologie esthétique de Clay.
Dans un appartement aux mûrs peints d’un bleu sale et oppressant, la caméra va tourner autour de personnages en train de se shooter, de parler à voix basse, de mixer de la musique techno dans un coin, alors qu’à la télé, Blair et Rumsfeld parlent en faveur d’une intervention armée en Irak... Peu après, deux adolescents entraîneront une jeune fille dans une pièce adjacente pour abuser d’elle. Pendant ces quelques minutes, le spectateur est comme agressé par cette ambiance infernale, rythmée par une musique agressive mais entraînante (le propre de la techno), et ponctuée par de brèves interventions des jeunes adolescents. Tout le film est à l’avenant : Thomas Clay filmant son récit par de longs plans-séquences souvent sous forme de travellings accompagnés par de la musique classique la plupart du temps, ce qui souligne encore un peu plus la filiation avec Orange Mécanique. The great ecstasy arrive ainsi à charmer dans cette démarche purement artistique, qui captive véritablement le spectateur dans le film et son univers.

Reste bien entendu le final problématique (comme l’était celui de Funny Games de Haneke, dont le schéma narratif est repris ici), où les trois adolescents sous l’emprise de la drogue s’en vont braquer la maison d’un couple bourgeois, avant de finir par le massacrer. Ces cinq dernières minutes sont filmées de la même façon que tout le reste du film. Si jusqu’à présent la critique politique était intégrée à la fable par des détails dissimulés parmi tant d’autres (les écrans de télévisions), elle fait ici surface avec tant de violence qu’elle en devient problématique et douteuse. Thomas Clay, qui jusque là s’en était tiré avec les honneurs, tombe dans un triste effet de mode qui consiste à faire du beau avec du laid. On lui reproche plus d’avoir opéré une coupure entre la quasi-globalité du film et son dénouement, que d’avoir essayé de faire naïvement de l’art avec un propos délicat. Car si les quatre-vingt dix premières minutes du film resteront attirantes même après coup, on ne pourra jamais en dire autant des cinq dernières : franchement désagréables...