Poppy, la trentaine, est une institutrice bien dans sa peau. Extravertie, gaie, et toujours prête à rire de tout avec n’importe qui, l’héroïne du dernier film de Mike Leigh traverse Londres au gré de leçons de conduite et de tango, ainsi qu’au fil de rencontres touchantes...Incontestablement, la comédie légère est un genre dans lequel Mike Leigh sait y faire. C’est d’ailleurs une bonne chose que le réalisateur de Naked ait su sortir des drames sociaux dans lesquels il prenait le risque de s’enfermer après le très mauvais Vera Drake, dont le misérabilisme affiché à tous les étages plombait le discours engagé et la dramaturgie générale. Le sujet de Be Happy laisse entrevoir une fiction guillerette, portée à bout de bras par l’actrice Sally Hawkins, justement récompensée cette année au Festival de Berlin. Mais les apparences sont trompeuses. Derrière la trajectoire burlesque du personnage de Poppy, se cachent en fait tous les drames du quotidien et de la société britannique.

En anglais, le verbe to pop signifie éclater. D’où le surnom accordé à cette jeune instit’ célibataire insensible au calme et aux semonces de son entourage d’en faire moins, et de quitter le monde de l’enfance pour celui des adultes. A trente ans donc, Poppy est toujours single, vit avec sa meilleure amie Zoe dans le quartier branché de Camden, et fait la fête dès qu’elle le peut. Jusque-là, rien de vraiment anormal. Mais Poppy a cette fâcheuse tendance à parler, parler, et parler. Dans la rue, même seule, elle parle, à son vélo, à un chien qui erre... Et aux inconnus surtout, qui face à ce bout de femme expansive, souvent se ferment (belle séquence avec le libraire au début du métrage). Dans un premier temps, Be Happy ne raconte donc rien d’autre que la vie mouvementée d’une femme-ado qui refuse de se poser les questions d’une Bridget Jones. Non, la crise de la trentaine solitaire n’est pas pour Poppy. Ce qui d’ailleurs tombe plutôt bien puisque Mike Leigh veut nous parler d’autre chose.
La véritable ambition du cinéaste anglais réside ailleurs. Le trop-plein de vitalité de l’héroïne sert à souligner la tristesse du monde qui l’entoure. Une scène-charnière vient valider cette hypothèse. En pleine nuit, Poppy rencontre un SDF et s’entête à lui parler, malgré les difficultés que rencontre son compagnon d’une scène à raisonner dans la norme. Pendant la projection, cette séquence fait tâche, tant elle paraît hors-sujet, semblant ne rien apporter au film. Si la dramaturgie de l’instant vient rompre le procédé de la première heure qui se contentait de suivre les aventures quotidiennes de Poppy, c’est pour annoncer que par la suite, Be Happy ira chercher autre chose que la simple frivolité de son personnage principal. Sous la couche de comédie qui embrasse le film, un sous-texte social apparaît à qui veut bien croire que le cinéma britannique ne peut s’empêcher de commenter l’état de sa société. Dans sa relation avec Scott son moniteur d’auto-école, Poppy découvre l’existence d’une forme d’extrémisme religieux, raciste, et paranoïaque, qui voit dans la société moderne le nid de nombreuses perversions. Dans la classe de notre héroïne, un enfant rejoue le drame qui mine sa famille en frappant ses petits camarades. Tandis qu’au même moment la soeur de Poppy, enceinte, se réjouit de mener une vie taciturne avec son mari, dans la droite lignée des monotones familles populaires anglaises montrées des centaines de fois dans le cinéma d’outre-Manche jusque-là.

Face à Poppy se dressent donc des êtres humains qui ont du mal à placer un sourire sur les aléas du quotidien. C’est peut-être la plus belle réussite de Be Happy que d’opposer un personnage en forme à d’autres, plus tristes, qui témoignent des dysfonctionnements de la société. Sans pathos ni misérabilisme, le film de Mike Leigh effleure des problèmes sans chercher à apporter de réponses. Sous l’apparence de la comédie (réussie), Be Happy peut aussi se voir comme un film-diagnostique, au courant de ce qui se passe dans la rue.
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