A l’heure des bilans de fin d’année, on placera sans aucun doute Hunger au dessus du lot, aux côtés du brillant brûlot de Brian De Palma, Redacted. Pourquoi cette mise à l’écart ? Parce que le premier film du jeune britannique Steve McQueen est une grande expérience de cinéma, sûrement la plus importante de l’année. Elle est d’ailleurs bien plus que du cinéma. Son auteur était jusqu’à présent connu pour son travail de plasticien et de vidéaste, mais il faudra désormais compter sur lui du coté du cinéma. Son Hunger, Caméra d’Or à Cannes en Mai dernier, fait office de bombe dans le paysage cinématographique mondial. C’est le fruit d’un travail plastique redoutable, appuyé par une mise en scène absolument parfaite, et d’un scénario violent et bouleversant qui relate les séjours en prison des membres de l’IRA au début des années 80, et notamment la grève de la faim de l’icône Bobby Sands.Steve McQueen vient donc du milieu de l’Art Contemporain, ce que les premières minutes du film trahissent d’ailleurs plutôt bien : cadrages épurés, goût pour les contrastes, rythme contemplatif. Les premières scènes de Hunger suivent les pas d’un gardien de prison trop lâche pour quitter son job qui consiste à frapper et humilier les prisonniers de l’IRA. Parmi eux se trouve le jeune Davey, qui comme ses camarades refuse de porter l’uniforme réglementaire de la prison, ainsi que de se soumettre aux normes d’hygiène. Ce mouvement contestataire se nourrissait du désir de voir le Parlement Britannique leur accorder le statut de prisonniers politiques, ce qu’ils n’obtiendront jamais. Dans sa cellule, Davey découvre une réalité aussi implacable que lugubre : les murs de la "chambre" qu’il partage avec un autre détenu sont recouverts d’excréments, unique solution pour faire disparaître l’odeur au plus vite. Steve McQueen se saisit de toutes les occasions qui lui passent sous la main pour donner à cet enfer une dimension graphique. Il joue avec les couleurs et les contrastes, opposant aux tons chauds des cellules, la blancheur de l’extérieur (la scène où le gardien fume sous la neige), qui représente l’Empire Britannique. Quand Bobby Sands se retrouvera au final dans la chambre aseptisée et glaciale lors de sa grève de la faim, ce n’est que pour mieux souligner l’idée que le Royaume a eu raison de lui, et que sa mort est inévitable.

Le choix d’un tel sujet pour un premier film n’est pas anodin. Pour le cinéaste, c’est à la fois l’occasion de montrer de quel bord il se trouve, mais aussi de "récupérer" la cause de Bobby Sands pour en tirer un film bouleversant sur la souffrance humaine. L’idée de martyr n’est pas loin, surtout quand elle est explicitée par l’un des personnages du film lors d’un plan séquence de vingt minutes d’anthologie. Dans cette scène précisément, Bobby Sands annonce à un prêtre qu’il connaît depuis longtemps qu’il se lance dans une grève de la faim pour faire entendre sa cause, acceptant l’idée que sa vie est désormais en danger, et qu’il n’en ressortira pas vivant. Ce plan, qui plus est fixe, n’offre que la seule conversation entre deux personnages du même camp dont les chemins se sont séparés. A la violence du geste physique et politique de Bobby s’oppose la sagesse mais aussi la naïveté de l’Église qui prône le dialogue pour sortir de la crise. Chaque partie expose ses arguments, y allant d’anecdotes personnelles pour étayer la démonstration. Rien y fait, la situation est bloquée, les deux se bornent à refuser que l’autre peut avoir raison.

Chaque scène de Hunger est ainsi porteuse d’un message, d’une ambition théorique et/ou politique. Il arrive ainsi que des séquences magnifient la violence, comme celle, extraordinaire car brutale et pesante, du passage à tabac des détenus par des renforts de la police. Le montage sonore principalement basé sur les bruits à répétition des matraques sur les boucliers agresse autant le spectateur que les prisonniers. Ces derniers, sortis de leur cellule et jetés dans le couloir, sont livrés nus à des forces de l’ordre venus vérifier s’ils ne cachaient pas d’effets privés, ou alors pour leurs couper les cheveux et favoriser ainsi l’hygiène qu’ils boycottent. La violence dans Hunger exprime sans détour la dureté de l’emprisonnement et du système carcéral. Mais lorsque le gardien de prison est assassiné dans la maison de retraite où il rend visite à sa mère, Steve McQueen a alors l’intelligence de rappeller que ceux qu’il défend ont aussi utilisé les mêmes méthodes brutales (la mise à mort, directe, ou indirecte) que leurs ennemis.

Reste aussi l’acteur Michael Fassbender, auteur ici d’une performance monumentale dans le rôle de Bobby Sands, qui pour les besoins du film a perdu 14 kilos. La dernière partie de Hunger se concentre sur l’agonie du nationaliste irlandais, dont la grève de la faim (mais aussi celle de huit autres de ses compères) s’est terminée dans une mort lente et atroce. Le corps de l’acteur devient alors un objet de cinéma. Le travail demandé par Steve McQueen à son acteur en dit long sur sa vision du septième art, où les compromis n’existent pas. Hunger passe par des partis pris radicaux (la perte de poids de Fassbender sonne comme la parfaite union d’un projet artistique avec le propos historique et politique qu’il aborde) pour en venir aux faits, et provoquer la réaction du public. Il n’y pas plus belle image qu’un corps agonisant pour imager la fin d’un combat, d’une lutte. Hunger vient de mettre à mal, comme Citizen Kane en son temps, le langage cinématographique. Le plan, le cadre, la photo, le jeu de l’acteur... Steve McQueen se joue des grandes composantes de l’image cinématographique dès son premier film, pour accoucher d’un chef d’œuvre d’une importance capitale.