Le Festival de Cannes, en dehors de la superficialité de ses mondanités et la félicité de son soleil, tire son succès de son bord de mer. Être au Festival de Cannes ne se résume pas seulement à voir des films (lorsque on en a la possibilité, muni d’un faible badge Cannes Cinéphile), il y a aussi beaucoup de temps consacré à la marche et à la flânerie. Quitte à errer, pourquoi pas au bord de la plage ? Où mieux flâner qu’allongé sur le sable à admirer les prouesses cinématographiques d’Hulot/Tati ? Pour sa troisième année, Le Cinéma de la plage, ouvert à tous les badauds, programme parmi d’autres films rares une copie des Vacances de Monsieur Hulot brillamment restaurée par les fondations Thomson, Groupama Gan, Les Films de Mon Oncle et la Cinémathèque Française.Voir (ou revoir pour beaucoup), Les Vacances de Monsieur Hulot au bord de la plage, sur fond des reflux de la mer Méditerrannée, baignée dans une brise légère qui tempère la chaleur des soirées en même temps qu’elle ballote la toile blanche, est un souvenir précieux. Je n’entends pas faire l’inventaire des souvenirs affectés de cette soirée. Le dispositif mis en place lors des séances du Cinéma de la plage prête à filer des pistes de réflexion sur l’ouverture aux grands airs de la projection de cinéma. Le film de Tati, situé lui-même en bord de mer (mais sur la côte Atlantique) se trouve être parfaitement pertinent pour traduire les effets d’une séance en plein air. Permettez-moi de passer sur le film, beaucoup le connaissent, de nombreux textes d’une infime richesse existent sur celui-ci (parmi lesquels « Monsieur Hulot et le temps » de Bazin et « Eloge de Tati » de Daney). Les vacances de Monsieur Hulot reste le chef-d’œuvre de son auteur où tous les balbutiements comiques et esthétiques de Jour de fête trouvent leur accomplissement parfait dans une mécanique si bien huilée qu’elle s’abstrait au profit d’une poésie du temps.

Travail d’un soin et d’une netteté remarquable, la rénovation de la copie des Vacances de Monsieur Hulot se double d’une séance singulière. Toile blanche tendue sur une scène au devant de la mer, un aréopage de chaises longues est dirigé en direction de l’écran. Faute de place, il reste à s’assoir à même le sable. C’est plus confortable, les yeux dans les rêves de Tati, le corps appuyé contre le sol. Le cinéma, l’espace d’une quinzaine à Cannes, se resitue là où il tend, à l’extérieur. Avec ce film, un effet de doublon rend la situation encore plus drôle. Image d’un océan apparu au devant d’une mer véritable. A l’heure de la 3D où le réalisme cinématographique enjambe une marche de plus, voir Hulot au bord de la plage rejouer une scène des Dents de la mer, depuis la version de 78, en même temps que le véritable bruit et l’authentique parfum de la mer bercent nos oreilles et nos narines réduit le cinéma en relief à une illusion désuète.

Pratique courante des municipalités soucieuses d’activités culturelles dynamiques (donc pratique française en passe de disparaître), les projections en plein air permettent en premier lieu au spectateur de concilier plaisir du spectacle et saveur des temps estivaux. Elles permettent aussi de réconcilier le cinéma avec son origine foraine. Même dispositif scénique que le théâtre de rue ou que les pièces de Guignol, le cinéma en extérieur allie le champ de la fiction au champ du réel. L’image est positionnée en plein cœur de sa source. Voir un film en extérieur n’a pas qu’un effet théorique de reconditionnement du phénomène de projection cinématographique, il influe également sur l’expérience du film. Résumons que voir un mauvais film en extérieur est toujours plus agréable que voir un mauvais film recroquevillé dans une salle. Par conséquence, un bon film en salle devient très vite un chef-d’œuvre absolu en extérieur.
En reconduisant chaque année Le Cinéma de la Plage, le Festival de Cannes ouvre une partie de sa programmation au plus grand public, ce qui est assez exceptionnel pour être salué, et œuvre pour d’autres dispositifs cinématographiques. Hors de son cadre défini, le film reconquit un plaisir sclérosé dans l’obscurité usuelle de la salle. Autoproclamé plus grand festival de cinéma du monde, il reste à ce que le Festival de Cannes s’ouvre (comme commencent à le faire les sélections parallèles de Berlin) à d’autres dispositifs d’exposition du cinéma, proche du musée ou des nouveaux moyens numériques.